»Mon éducation fut bientôt faite. Fanchette était toute fière d'avoir rencontré un élève qui profitait si bien de ses leçons; aussi me récompensait-elle généreusement.
»A cette époque, les notables venaient de s'assembler. Les notables étaient de bons pigeons; Fanchette les plumait, et nous les mangions en commun. Chaque jour c'étaient des bombances à n'en plus finir. Nous ont-ils fait faire des gueuletons, ces notables, nous en ont-ils fait faire! Sans compter que j'avais toujours le gousset garni!
»Fanchette et moi nous ne nous refusions rien: mais que les instants du bonheur sont courts!... Oh! oui, très-courts!
»Un mois de cette bonne vie s'était à peine écoulé, que Fanchette et ma payse furent arrêtées et conduites à la Force. Qu'avaient-elles fait? je n'en sais rien; mais comme les mauvaises langues parlaient du saut d'une montre à répétition, moi, qui ne me souciais pas de faire connaissance avec M. le lieutenant général de police, je jugeai prudent de ne pas m'en informer.
»Cette arrestation était un coup que nous n'avions pas prévu; Fanfan et moi, nous en fûmes attérés. Fanchette était si bonne enfant! Et puis, maintenant que devenir, plus de ressources, me disais-je; la marmite est renversée; adieu les huîtres, adieu le Chablis, adieu les petits soins. N'aurait-il pas mieux valu rester à mon étau? De son côté, Fanfan se reprochait d'avoir renoncé à ses brioches.
»Nous nous avancions ainsi tristement sur le quai de la Ferraille, lorsque nous fûmes tout à coup réveillés par le bruit d'une musique militaire, deux clarinettes, une grosse caisse et des cimballes. La foule s'était rassemblée autour de cet orchestre porté sur une charrette, au-dessus de laquelle flottaient un drapeau et des panaches de toutes les couleurs. Je crois qu'on jouait l'air, Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? Quand les musiciens eurent fini, les tambours battirent un banc; un monsieur galonné sur toutes les coutures se leva et prit la parole, en montrant au public une grande pancarte sur laquelle était représenté un soldat en uniforme.—Par l'autorisation de Sa Majesté, dit-il, je viens ici pour expliquer aux sujets du roi de France les avantages qu'il leur fait en les admettant dans ses colonies. Jeunes gens qui m'entourez, vous n'êtes pas sans avoir entendu parler du pays de Cocagne; c'est dans l'Inde qu'il faut aller pour le trouver ce fortuné pays; c'est là que l'on a de tout à gogo.
»Souhaitez-vous de l'or, des perles, des diamants? les chemins en sont pavés; il n'y a qu'à se baisser pour en prendre, et encore ne vous baissez vous pas, les Sauvages les ramassent pour vous.
»Aimez-vous les femmes? il y en a pour tous les goûts: vous avez d'abord les négresses, qui appartiennent à tout le monde; viennent ensuite les créoles, qui sont blanches comme vous et moi, et qui aiment les blancs à la fureur, ce qui est bien naturel dans un pays où il n'y a que des noirs; et remarquez bien qu'il n'est pas une d'elles qui ne soit riche comme un Crésus, ce qui, soit dit entre nous, est fort avantageux pour le mariage.
»Avez-vous la passion du vin? c'est comme les femmes, il y en a de toutes les couleurs, du Malaga, du Bordeaux, du Champagne, etc. Par exemple, vous ne devez pas vous attendre à rencontrer souvent du Bourgogne; je ne veux pas vous tromper, il ne supporte pas la mer, mais demandez de tous les autres crus du globe, à six blancs la bouteille, vu la concurrence, on sera trop heureux de vous en abreuver. Oui, messieurs, à six blancs, et cela ne vous surprendrais quand vous saurez que, quelquefois cent, deux cents, trois cents navires tous chargés de vins, sont arrivés en même temps dans un seul port. Peignez-vous alors l'embarras des capitaines: pressés de s'en retourner, ils déposent leur cargaison à terre, en faisant annoncer que ce sera leur rendre service de venir puiser gratis à même les tonneaux.
»Ce n'est pas tout: croyez-vous que ce ne soit pas une grande douceur que d'avoir sans cesse le sucre sous sa main?