»Je ne vous parle pas du café, des limons, des grenades, des oranges, des ananas, et de mille fruits délicieux qui viennent là sans culture comme dans le Paradis terrestre, je ne dis rien non plus de ces liqueurs des Iles, dont on fait tant de cas, et qui sont si agréables, que, sauf votre respect, il semble, en les buvant, que le bon Dieu et les anges vous pissent dans la bouche.
»Si je m'adressais à des femmes ou à des enfants, je pourrais leur vanter toutes ces friandises; mais je m'explique devant des hommes.
»Fils de famille, je n'ignore pas les efforts que font ordinairement les parents pour détourner les jeunes gens de la voie qui doit les conduire à la fortune; mais soyez plus raisonnables que les papas et surtout que les mamans.
»Ne les écoutez-pas, quand ils vous diront que les Sauvages mangent les Européens à la croque-au-sel: tout cela était bon au temps de Christophe Colomb, ou de Robinson Crusoé.
»Ne les écoutez-pas, quand ils vous feront un monstre de la fièvre jaune; la fièvre jaune? eh! messieurs, si elle était aussi terrible qu'on le prétend, il n'y aurait que des hôpitaux dans le pays: et Dieu sait qu'il n'y en a pas un seul?
»Sans doute on vous fera encore peur du climat, je suis trop franc pour ne pas en convenir: le climat est très chaud, mais la nature s'est montrée si prodigue de rafraîchissements, qu'en vérité il faut y faire attention pour s'en apercevoir.
»On vous effraiera de la piqûre des maringouins, de la morsure des serpents à sonnettes. Rassurez-vous; n'avez-vous pas vos esclaves toujours prêts à chasser les uns? quant aux autres, ne font-ils pas du bruit tout exprès pour vous avertir?
»On vous fera des contes sur les naufrages. Apprenez que j'ai traversé les mers cinquante-sept fois; que j'ai vu et revu le bon homme tropique; que je me soucie d'aller d'un pôle à l'autre comme d'avaler un verre d'eau, et que sur l'Océan où il n'y a ni trains de bois, ni nourrices, je me crois plus en sûreté à bord d'un vaisseau de 74, que dans les casemates du coche d'Auxerre, ou sur la galliote qui va de Paris à Saint-Cloud. En voilà bien assez pour dissiper vos craintes. Je pourrais ajouter au tableau de ces agréments;... je pourrais vous entretenir de la chasse, de la pêche: figurez-vous des forêts où le gibier est si confiant, qu'il ne songe pas même à prendre la fuite, et si timide, qu'il suffit de crier un peu fort pour le faire tomber; imaginez des fleuves et des lacs où le poisson est si abondant, qu'il les fait déborder. Tout cela est merveilleux, tout cela est vrai.
»J'allais oublier de vous parler des chevaux: des chevaux, messieurs, on ne fait pas un pas sans en rencontrer par milliers;.... on dirait des troupeaux de moutons; seulement ils sont plus gros: êtes-vous amateurs? voulez-vous vous monter? vous prenez une corde dans votre poche; il est bon qu'elle soit un peu longue; vous avez la précaution d'y faire un nœud coulant; vous saisissez l'instant où les animaux sont à paître, alors ils ne se doutent de rien; vous vous approchez doucement, vous faites votre choix, et quand votre choix est fait, vous lancez la corde; le cheval est à vous, il ne vous reste plus qu'à l'enfourcher ou à l'emmener à la longe, si vous le jugez à propos: car notez bien qu'ici chacun est libre de ses actions.
»Oui, messieurs, je le répète, tout cela est vrai, très vrai, excessivement vrai: la preuve, c'est que le roi de France, Sa Majesté Louis XVI, qui pourrait presque m'entendre de son palais, m'autorise à vous offrir de sa part tant de bienfaits. Oserais-je vous mentir si près de lui?