»Le roi veut vous vêtir, le roi veut vous nourrir, il veut vous combler de richesses; en retour, il n'exige presque rien de vous: point de travail, bonne paie, bonne nourriture, se lever et se coucher à volonté, l'exercice une fois par mois, la parade à la Saint-Louis; pour celle-là, par exemple, je ne vous dissimule pas que vous ne pouvez pas vous en dispenser, à moins que vous n'en ayez obtenu la permission, et on ne la refuse jamais. Ces obligations remplies, tout votre temps est à vous. Que voulez-vous de plus? un bon engagement? vous l'aurez; mais dépêchez-vous, je vous en préviens; demain peut-être il ne sera plus temps; les vaisseaux sont en partance, on n'attend plus que le vent pour mettre à la voile... Accourez donc, Parisiens, accourez. Si, par hasard, vous vous ennuyez d'être bien, vous aurez des congés quand vous voudrez: une barque est toujours dans le port, prête à ramener en Europe ceux qui ont la maladie du pays; elle ne fait que ça. Que ceux qui désirent avoir d'autres détails viennent me trouver; je n'ai pas besoin de leur dire mon nom, je suis assez connu; ma demeure est à quatre pas d'ici, au premier réverbère, maison du marchand de vin. Vous demanderez M. Belle-Rose.
»Ma situation me rendit si attentif à ce discours, que je le retins mot pour mot, et quoiqu'il y ait bientôt vingt ans que je l'ai entendu, je ne pense pas en avoir omis une syllabe.
»Il ne fit pas moins d'impression sur Fanfan. Nous étions à nous consulter, lorsqu'un grand escogriffe, dont nous ne nous occupions pas le moins du monde, appliqua une calotte à Fanfan, et fit rouler son chapeau par terre.—Je t'apprendrai, lui dit-il, Malpot, à me regarder de travers. Fanfan était tout étourdi du coup; je voulus prendre sa défense; l'escogriffe leva à son tour la main sur moi; bientôt nous fûmes entourés; la rixe devenait sérieuse; le public prenait ses places; c'était à qui serait aux premières. Tout à coup un individu perce la foule; c'était M. Belle-Rose: Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dit-il; et en désignant Fanfan, qui pleurait, je crois que monsieur a reçu un soufflet: cela ne peut pas s'arranger; mais monsieur est brave, je lis ça dans ses yeux; cela s'arrangera. Fanfan voulut démontrer qu'il n'avait pas tort, et ensuite qu'il n'avait pas reçu de soufflet. C'est égal, mon ami, répliqua Belle-Rose; il faut absolument s'allonger.—Certainement, dit l'escogriffe, cela ne se passera pas comme ça. Monsieur m'a insulté, il m'en rendra raison; il faut qu'il y en ait un des deux qui reste sur la place.
—»Eh bien! soit, l'on vous rendra raison, répondit Belle-Rose; je réponds de ces messieurs: votre heure?—La vôtre?—Cinq heures du matin, derrière l'archevêché. J'apporterai des fleurets.
»La parole était donnée, l'escogriffe se retira, et Belle-Rose frappant sur le ventre de Fanfan, à l'endroit du gilet où l'on met l'argent, y fit résonner quelques pièces, derniers débris de notre splendeur éclipsée: Vraiment, mon enfant, je m'intéresse à vous, lui dit-il, vous allez venir avec moi; monsieur n'est pas de trop, ajouta-t-il en me frappant aussi sur le ventre, comme il avait fait à Fanfan.
»M. Belle-Rose nous conduisit dans la rue de la Juiverie, jusqu'à la porte d'un marchand de vin, où il nous fit entrer. Je n'entrerai pas avec vous, nous dit-il; un homme comme moi doit garder le décorum; je vais me débarrasser de mon uniforme, et je vous rejoins dans la minute. Demandez du cachet rouge et trois verres. M. Belle-Rose nous quitta. Du cachet rouge, répéta-t-il en se retournant, du cachet rouge.
»Nous exécutâmes ponctuellement les ordres de M. Belle-Rose, qui ne tarda pas à revenir, et que nous reçûmes chapeau bas.—Ah ça! mes enfants, nous dit-il, couvrez-vous; entre nous, pas de cérémonies; je vais m'asseoir; où est mon verre? le premier venu, je le saisis à la première capucine, (il l'avale d'un trait). J'avais diablement soif; j'ai de la poussière plein la gorge.
»Tout en parlant, M. Belle-Rose lampa un second coup; puis, s'étant essuyé le front avec son mouchoir, il se mit les deux coudes sur la table, et prit un air mystérieux qui commença à nous inquiéter.
«Ah ça! mes bons amis, c'est donc demain que nous allons en découdre. Savez-vous, dit-il à Fanfan, qui n'était rien moins que rassuré, que vous avez affaire à forte partie, une des premières lames de France: il pelotte Saint-Georges.—Il pelotte Saint-Georges! répétait Fanfan d'un ton piteux en me regardant.—Ah mon Dieu oui, il pelotte Saint-Georges; ce n'est pas tout, il est de mon devoir de vous avertir qu'il a la main extrêmement malheureuse.—Et moi donc! dit Fanfan.—Quoi! vous aussi?—Parbleu! je crois bien, puisque, quand j'étais chez mon bourgeois, il ne se passait pas de jour que je ne cassasse quelque chose, ne fût-ce qu'une assiette.—Vous n'y êtes pas, mon garçon, reprit Belle-Rose: on dit d'un homme qu'il a la main malheureuse, quand il ne peut pas se battre sans tuer son homme.
»L'explication était très claire; Fanfan tremblait de tous ses membres; la sueur coulait de son front à grosses gouttes; des nuages blancs et bleus se promenaient sur ses joues rosacées d'apprenti pâtissier, sa face s'alongeait, il avait le cœur gros, il suffoquait; enfin il laissa échapper un énorme soupir.