»Bravo! s'écria Belle-Rose, en lui prenant la main dans la sienne; j'aime les gens qui n'ont pas peur... N'est-ce pas que vous n'avez pas peur? Puis, frappant sur la table: Garçon! une bouteille, du même, entends-tu? c'est monsieur qui régale... Levez-vous donc un peu, mon ami, fendez-vous, relevez-vous, alongez le bras, pliez la saignée, effacez-vous; c'est ça. Superbe, superbe, délicieux! Et pendant ce temps, M. Belle-Rose vidait son verre. Foi de Belle-Rose, je veux faire de vous un tireur. Savez-vous que vous êtes bien pris; vous seriez très bien sous les armes, et il y en a plus de quatre parmi les maîtres qui n'avaient pas autant de dispositions que vous. Que c'est dommage que vous n'ayez pas été montré. Mais non, c'est impossible; vous avez fréquenté les salles:—Oh! je vous jure que non, répondit Fanfan.—Avouez que vous vous êtes battu.—Jamais.—Pas de modestie; à quoi sert de cacher votre jeu? est-ce que je ne vois pas bien....—Je vous proteste, m'écriai-je alors, qu'il n'a jamais tenu un fleuret de sa vie.—Puisque monsieur l'atteste, il faut bien que je m'en rapporte: mais, tenez, vous êtes deux malins; ce n'est pas aux vieux singes qu'on enseigne à faire des grimaces: confessez-moi la vérité, ne craignez-vous pas que j'aille vous trahir? ne suis-je plus votre ami? Si vous n'avez pas de confiance en moi, il vaut autant que je me retire. Adieu messieurs, continua Belle-Rose d'un air courroucé, en s'avançant vers la porte, comme pour sortir.
»Ah! monsieur Belle-Rose, ne nous abandonnez pas, s'écria Fanfan; demandez plutôt à Cadet si je vous ai menti: je suis pâtissier de mon état; est-ce de ma faute si j'ai des dispositions? j'ai tenu le rouleau, mais...—Je me doutais bien, dit Belle-Rose, que vous aviez tenu quelque chose. J'aime la sincérité; la sincérité, vous l'avez; c'est la principale des vertus pour l'état militaire; avec celle-là l'on va loin; je suis sûr que vous ferez un fameux soldat. Mais pour le moment, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Garçon, une bouteille de vin. Puisque vous ne vous êtes jamais battu, le diable m'emporte si j'en crois rien..... et après une minute de silence: c'est égal; mon bonheur à moi, c'est de rendre service à la jeunesse: je veux vous enseigner un coup, un seul coup. (Fanfan ouvrait de grands yeux.) Vous me promettez bien de ne le montrer à qui que ce soit.—Je le jure, dit Fanfan.—Eh bien, vous serez le premier à qui j'aurai dit mon secret. Faut-il que je vous aime! un coup auquel il n'y a pas de parade! un coup que je gardais pour moi seul. N'importe, demain il fera jour, je vous initierai.»
«Dès ce moment Fanfan parut moins consterné, il se confondit en remercîments envers M. Belle-Rose, qu'il regardait comme un sauveur; on but encore quelques rasades au milieu des protestations d'intérêt d'une part, et de reconnaissance de l'autre; enfin, comme il se faisait tard, M. Belle-Rose prit congé de nous, mais en homme qui connaît son monde. Avant de nous quitter, il eut l'attention de nous indiquer un endroit où nous pourrions aller nous reposer. Présentez-vous de ma part, nous dit-il, au Griffon, rue de la Mortellerie; recommandez-vous de moi, dormez tranquilles, et vous verrez que tout se passera bien. Fanfan ne se fit pas tirer l'oreille pour payer l'écot; au revoir, nous dit Belle-Rose, je vendrai vous réveiller.
»Nous allâmes frapper à la porte du Griffon, où l'on nous donna à coucher. Fanfan ne put fermer l'œil: peut-être était-il impatient de connaître le coup que M. Belle-Rose devait lui montrer; peut-être était-il effrayé; c'était plutôt ça.
»A la petite pointe du jour, la clef tourne dans la serrure: quelqu'un entre, c'est M. Belle-Rose. Morbleu! est-ce qu'on dort les uns sans les autres? branle-bas général partout, s'écrie-t-il. En un instant nous sommes sur pied. Quand nous fûmes prêts, il disparut un moment avec Fanfan, et bientôt après ils revinrent ensemble.—Partons, dit Belle-Rose; surtout pas de bêtises; vous n'avez rien à faire, quarte bandée, et il s'enfilera de lui-même.
»Fanfan, malgré la leçon, n'était pas à la noce: arrivé sur le terrain, il était plus mort que vif; notre adversaire et son témoin étaient déjà au poste.—C'est ici qu'on va s'aligner, dit Belle-Rose, en prenant les fleurets qu'il m'avait remis, et dont il fit sauter les boutons; puis, mesurant les lames: Il n'y en aura pas un qui en ait dans le ventre six pouces de plus que l'autre. Allons! prenez moi çà, M. Fanfan, continua-t-il, en présentant les fleurets en croix.
»Fanfan hésite; cependant, sur une seconde invitation, il saisit la monture, mais si gauchement qu'elle lui échappe. Ce n'est rien, dit Belle-Rose en ramassant le fleuret qu'il remet à la main de Fanfan, après l'avoir placé vis-à-vis de son adversaire. Allons! en garde! on va voir qui est-ce qui empoignera les zharicots.
»Un moment, s'écrie le témoin de ce dernier, j'ai une question à faire auparavant.—Monsieur, dit-il en s'adressant à Fanfan, qui pouvait à peine se soutenir, n'est ni prévôt ni maître?—Qu'est-ce que c'est? répond Fanfan du ton d'un homme qui se meurt.—D'après les lois du duel, reprit le témoin, mon devoir m'oblige à vous sommer de déclarer sur l'honneur si vous êtes prévôt ou maître? Fanfan garde le silence et adresse un regard à M. Belle-Rose, comme pour l'interroger sur ce qu'il doit dire. Parlez donc, lui dit encore le témoin.—Je suis,... je suis,... je ne suis qu'apprenti, balbutia Fanfan.—Apprenti, on dit amateur, observa Belle-Rose.—En ce cas, continua le témoin, monsieur l'amateur va se déshabiller, car c'est à sa peau que nous en voulons.—C'est juste, dit Belle-Rose, je n'y songeais pas; on se déshabillera: vite, vite, M. Fanfan, habit et chemise bas.
»Fanfan faisait une fichue mine; les manches de son pourpoint n'avaient jamais été si étroites: il se déboutonnait par en bas et se reboutonnait par en haut. Quand il fut débarrassé de son gilet, il ne put jamais venir à bout de dénouer les cordons du col de sa chemise, il fallut les couper; enfin, sauf la culotte, le voilà nu comme un ver. Belle-Rose lui redonne le fleuret: Allons! mon ami, lui dit-il, en garde!—Défends-toi, lui crie son adversaire; les fers sont croisés, la lame de Fanfan frémit et s'agite: l'autre lame est immobile; il semble que Fanfan va s'évanouir.—C'en est assez, s'écrient tout-à-coup Belle-Rose et le témoin, en se jetant sur les fleurets; c'en est assez, vous êtes deux braves; nous ne souffrirons pas que vous vous égorgiez; que la paix soit faite, embrassez-vous, et qu'il n'en soit plus question. Sacredieu! il ne faut pas tuer tout ce qui est gras.... Mais c'est un intrépide ce jeune homme. Appaisez-vous donc, M. Fanfan.
»Fanfan commença à respirer; il se remit tout-à-fait quand on lui eut prouvé qu'il avait montré du courage; son adversaire fit pour la frime quelques difficultés de consentir à un arrangement; mais à la fin il se radoucit; on s'embrassa; et il fut convenu que la réconciliation s'achèverait en déjeûnant au parvis Notre-Dame, à la buvette des chantres; c'était là qu'il y avait du bon vin!