»Quand nous arrivâmes, le couvert était mis, le déjeûner prêt: on nous attendait.
»Avant de nous attabler, M. Belle-Rose prit Fanfan et moi en particulier.—Eh bien! mes amis, nous dit-il, vous savez à présent ce que c'est qu'un duel; ce n'est pas la mer à boire; je suis content de vous, mon cher Fanfan, vous vous en êtes tiré comme un ange. Mais il faut être loyal jusqu'au bout: vous comprenez ce que parler veut dire; il ne faut pas souffrir que ce soit lui qui paie.
»A ces mots le front de Fanfan se rembrunit, car il connaissait le fond de notre bourse. Eh! mon Dieu, laissez bouillir le mouton, ajouta Belle-Rose, qui s'aperçut de son embarras, si vous n'êtes pas en argent, je réponds pour le reste; tenez, en voulez-vous de l'argent? voulez-vous trente francs? en voulez-vous soixante? entre amis, on ne se gêne pas; et là-dessus il tira de sa poche douze écus de six livres: à vous deux, dit-il, ils sont tous à la vache, cela porte bonheur.
»Fanfan balançait: Acceptez, vous rendrez quand vous pourrez. A cette condition, on ne risque rien d'emprunter. Je poussai le coude à Fanfan, comme pour lui dire: prends toujours. Il comprit le signe, et nous empochâmes les écus, touchés du bon cœur de M. Belle-Rose.
»Il allait bientôt nous en cuire. Ce que c'est quand on n'a pas d'expérience. Oh! il avait du service M. Belle-Rose!
»Le déjeuner se passa fort gaiement: on parla beaucoup de l'avarice des parents, de la ladrerie des maîtres d'apprentissage, du bonheur d'être indépendant, des immenses richesses que l'on amasse dans l'Inde: les noms du Cap, de Chandernagor, de Calcutta, de Pondichéry, de Tipoo-Saïb, furent adroitement jetés dans la conversation; on cita des exemples de fortunes colossales faites par des jeunes gens que M. Belle-Rose avait récemment engagés. Ce n'est pas pour me vanter, dit-il, mais je n'ai pas la main malheureuse; c'est moi qui ai engagé le petit Martin, eh bien! maintenant, c'est un Nabab; il roule sur l'or et sur l'argent. Je gagerais qu'il est fier; s'il me revoyait, je suis sûr qu'il ne me reconnaîtrait plus. Oh! j'ai fait diablement des ingrats dans ma vie! Que voulez-vous? c'est la destinée de l'homme!
»La séance fut longue... Au dessert, M. Belle-Rose remit sur le tapis les beaux fruits des Antilles; quand on but des vins fins: Vive le vin du Cap; c'est celui-là qui est exquis, s'écriait-il; au café, il s'extasiait sur le Martinique; on apporta du Coignac: Oh! oh! dit-il, en faisant la grimace, ça ne vaut pas le tafia, et encore moins l'excellent rhum de la Jamaïque; on lui versa du parfait-amour: Çà se laisse boire, observa Belle-Rose, mais ce n'est encore que de la petite bierre auprès des liqueurs de la célèbre madame Anfous.
»M. Belle-Rose s'était placé entre Fanfan et moi. Tout le temps du repas il eut soin de nous. C'était toujours la même chanson: videz donc vos verres, et il les remplissait sans cesse. Qui m'a bâti des poules mouillées de votre espèce? disait-il d'autres fois; allons! un peu d'émulation, voyez-moi, comme j'avale çà.
»Ces apostrophes et bien d'autres produisirent leur effet. Fanfan et moi, nous étions ce qu'on appelle bien pansés, lui surtout.—M. Belle-Rose, c'est-il encore bien loin les colonies, Chambernagor, Sering-a-patame? c'est-il encore bien loin? répétait-il de temps à autre, et il se croyait embarqué, tant il était dans les branguesindes.—Patience! lui répondit enfin Belle-Rose, nous arriverons: en attendant, je vais vous conter une petite histoire. Un jour que j'étais en faction à la porte du gouverneur...—Un jour qu'il était gouverneur, redisait après lui Fanfan.—Taisez-vous donc, lui dit Belle-Rose, en lui mettant la main sur la bouche, c'est quand je n'étais encore que soldat, poursuivit-il. J'étais tranquillement assis devant ma guérite, me reposant sur un sopha, lorsque mon nègre, qui portait mon fusil...... Il est bon que vous sachiez que dans les colonies, chaque soldat a son esclave mâle et femelle; c'est comme qui dirait ici un domestique des deux sexes, à part que vous en faites tout ce que vous voulez, et que s'ils ne vont pas à votre fantaisie, vous avez sur eux droit de vie et de mort, c'est-à-dire que vous pouvez les tuer comme on tue une mouche. Pour la femme, ça vous regarde encore, vous vous en servez à votre idée.... j'étais donc en faction, comme je vous disais tout à l'heure; mon nègre portait mon fusil.....
»M. Belle-Rose à peine achevait de prononcer ces mots, qu'un soldat en grande tenue entra dans la salle où nous étions, et lui remit une lettre qu'il ouvrit avec précipitation: C'est du ministre de la marine, dit-il; M. de Sartine m'écrit que le service du roi m'appelle à Surinam. Eh bien! va pour Surinam. Diable, ajouta-t-il en s'adressant à Fanfan et à moi, voilà pourtant qui est embarrassant; je ne comptais pas vous quitter sitôt; mais, comme dit cet autre, qui compte sans son hôte compte deux fois; enfin, c'est égal.