«—Croirais-tu, me dit-il, que le curieux m'a demandé si je voulais macaroner des pègres de la grande vergne, qui viennent d'arriver ici?..... S'il n'y a que moi pour les enflaquer, ils pourront bien décarer de belle. (Croirais-tu que le commissaire m'a demandé si je voulais faire découvrir des voleurs qui viennent d'arriver de Paris? S'il n'y a que moi pour les faire arrêter, ils sont bien sûrs de se sauver.)
»—Je ne te croyais pas si Job, repris-je, songeant rapidement au moyen de tirer parti de cette circonstance... J'ai promis de reconobrer tous les grinchisseurs, et de les faire arquepincer. (Je ne te croyais pas si niais... Moi, j'ai promis de reconnaître tous les voleurs, et de les faire arrêter.)
»—Comment! tu te ferais cuisinier;...... d'ailleurs tu ne les conobres pas. (Comment! tu te ferais mouchard;.... d'ailleurs tu ne les connais pas.)
»—Qu'importe?.... on me laissera fourmiller dans la vergne, et je trouverai bien moyen de me cavaler, tandis que tu seras encore avec le chat. (Qu'importe? on me laissera courir la ville, et je trouverai bien moyen de m'évader, tandis que toi tu resteras avec le geôlier.)»
Neveu fut frappé de cette idée; il témoignait un vif regret d'avoir repoussé les offres du commissaire général; et comme je ne pouvais me passer de lui pour aller à la découverte, je le pressai fortement de revenir sur sa première décision; il y consentit, et M. Dubois, que j'avais prévenu, nous fit conduire tous deux un soir, à la porte du grand théâtre, puis aux Célestins, où Neveu me signala tous nos hommes. Nous nous retirâmes ensuite, escortés par les agents de police, qui nous serraient de fort près. Pour le succès de mon plan et pour ne pas me rendre suspect, il fallait pourtant faire une tentative, qui confirmât au moins l'espoir que j'avais donné à mon compagnon; je lui fis part de mon projet en passant rue Mercière, nous entrâmes brusquement dans un passage, dont je tirai la porte sur nous, et pendant que les agents couraient à l'autre issue, nous sortîmes tranquillement par où nous étions entrés. Lorsqu'ils revinrent, tout honteux de leur gaucherie, nous étions déjà loin.
Deux jours après, Neveu, dont on n'avait plus besoin, et qui ne pouvait plus me soupçonner, fut arrêté de nouveau. Pour moi, connaissant alors les voleurs qu'on voulait découvrir, je les signalai aux agents de police, dans l'église de Saint-Nizier, où ils s'étaient réunis un dimanche, dans l'espoir de faire quelque coup à la sortie du salut. Ne pouvant plus être utile à l'autorité, je quittai ensuite Lyon pour me rendre à Paris, où, grâce à M. Dubois, j'étais sûr d'arriver sans être inquiété.
Je partis en diligence par la route de la Bourgogne; on ne voyageait alors que de jour. A Lucy-le-Bois, où j'avais couché comme tous les voyageurs, on m'oublia au moment du départ, et lorsque je m'éveillai, la voiture était partie depuis plus de deux heures; j'espérais la rejoindre à la faveur des inégalités de la route, qui est très montueuse dans ces cantons; mais, en approchant Saint-Brice, je pus me convaincre qu'elle avait trop d'avance sur moi pour qu'il me fût possible de la rattraper; je ralentis alors le pas. Un individu qui cheminait dans la même direction, me voyant tout en nage, me regarda avec attention, et me demanda si je venais de Lucy-le-Bois; je lui dis qu'effectivement j'en venais, et la conversation en resta là. Cet homme s'arrêta à Saint-Brice, tandis que je poussais jusqu'à Auxerre. Excédé de fatigue, j'entrai dans une auberge, où, après avoir dîné, je m'empressai de demander un lit.
Je dormais depuis quelques heures, lorsque je fus réveillé par un grand bruit qui se faisait à ma porte. On frappait à coups redoublés; je me lève demi habillé; j'ouvre, et mes yeux encore troublés par le sommeil entrevoient des écharpes tricolores, des culottes jaunes et des parements rouges. C'est le commissaire de police flanqué d'un maréchal-des-logis et de deux gendarmes; à cet aspect, je ne suis pas maître d'une première émotion: «Voyez comme il pâlit, dit-on à mes côtés...... Il n'y a pas de doute, c'est lui;» Je lève les yeux, je reconnais l'homme qui m'avait parlé à Saint-Brice, mais rien ne m'expliquait encore le motif de cette subite invasion.
—«Procédons méthodiquement, dit le commissaire........: cinq pieds cinq pouces,..... c'est bien ça,...... cheveux blonds,... sourcils et barbe idem,... front ordinaire,....... yeux gris,.... nez fort,..... bouche moyenne,.... menton rond,.... visage plein,... teint coloré,... assez forte corpulence.»
—C'est lui, s'écrient le maréchal-des-logis, les deux gendarmes et l'homme de Saint-Brice.