—«Oui, c'est bien lui, dit à son tour le commissaire... Redingotte bleue,.... culotte de casimir gris,... gilet blanc,... cravatte noire.» C'était à peu près mon costume.
—«Eh bien! ne l'avais-je pas dit, observe avec une satisfaction marquée l'officieux guide des sbires.... c'est un des voleurs!»
Le signalement s'accordait parfaitement avec le mien. Pourtant je n'avais rien volé; mais dans ma situation, je ne devais pas moins en concevoir des inquiétudes. Peut-être n'était-ce qu'une méprise; peut-être aussi..... l'assistance s'agitait, transportée de joie. «Paix donc, s'écria le commissaire, puis tournant le feuillet, il continua. On le reconnaîtra facilement à son accent italien très prononcé.... Il a de plus le pouce de la main droite fortement endommagé par un coup de feu.» Je parlai devant eux; je montrai ma main droite, elle était en fort bon état. Tous les assistants se regardèrent; l'homme de Saint-Brice, surtout, parut singulièrement déconcerté; pour moi, je me sentais débarrassé d'un poids énorme. Le commissaire, que je questionnai à mon tour, m'apprit que la nuit précédente un vol considérable avait été commis à Saint-Brice. Un des individus soupçonnés d'y avoir participé portait des vêtements semblables aux miens, et il y avait identité de signalement. C'était à ce concours de circonstances, à cet étrange jeu du hasard qu'était due la désagréable visite que je venais de recevoir. On me fit des excuses que j'accueillis de bonne grâce, fort heureux d'en être quitte à si bon marché; toutefois, dans la crainte de quelque nouvelle catastrophe, je montai le soir même dans une patache qui me transporta à Paris, d'où je filai aussitôt sur Arras.
CHAPITRE XVI.
Séjour à Arras.—Travestissements.—Le faux Autrichien.—Départ.—Séjour à Rouen.—Arrestation.
Plusieurs raisons que l'on devine ne permettaient pas que je me rendisse directement à la maison paternelle: je descendis chez une de mes tantes, qui m'apprit la mort de mon père. Cette triste nouvelle me fut bientôt confirmée par ma mère, qui me reçut avec une tendresse bien faite pour contraster avec les traitements affreux que j'avais éprouvés dans les deux années qui venaient de s'écouler. Elle ne desirait rien tant que de me conserver près d'elle; mais il fallait que je restasse constamment caché; je m'y résignai: pendant trois mois, je ne quittai pas la maison. Au bout de ce temps, la captivité commençant à me peser, je m'avisai de sortir, tantôt sous un déguisement, tantôt sous un autre. Je pensais n'avoir pas été reconnu, lorsque tout à coup le bruit se répandit que j'étais dans la ville; toute la police se mit en quête pour m'arrêter; à chaque instant on faisait des visites chez ma mère, mais toujours sans découvrir ma cachette: ce n'est pas qu'elle ne fût assez vaste, puisqu'elle avait dix pieds de long sur six de large; mais je l'avais si adroitement dissimulée, qu'une personne qui plus tard acheta la maison, l'habita près de quatre ans sans soupçonner l'existence de cette pièce; et probablement elle l'ignorerait encore, si je ne la lui eusse pas révélée.
Fort de cette retraite, hors de laquelle je croyais qu'il serait difficile de me surprendre, je repris bientôt le cours de mes excursions. Un jour de mardi gras, je poussai même l'imprudence jusqu'à paraître au bal Saint-Jacques, au milieu de plus de deux cents personnes. J'étais en costume de marquis; une femme avec laquelle j'avais eu des liaisons m'ayant reconnu, fit part de sa découverte à une autre femme, qui croyait avoir eu à se plaindre de moi, de sorte qu'en moins d'un quart d'heure tout le monde su sous quels habits Vidocq était caché. Le bruit en vint aux oreilles de deux sergents de ville, Delrue et Carpentier, qui faisaient un service de police au bal. Le premier, s'approchant de moi, me dit à voix basse qu'il désirait me parler en particulier. Une esclandre eût été fort dangereuse; je sortis. Arrivé dans la cour, Delrue me demanda mon nom. Je ne fus pas embarrassé pour lui en donner un autre que le mien, en lui proposant avec politesse de me démasquer s'il l'exigeait. «Je ne l'exige pas, me dit-il; cependant je ne serais pas fâché de vous voir.—En ce cas, répondis-je, ayez la complaisance de dénouer les cordons de mon masque, qui se sont mêlés....» Plein de confiance, Delrue passe derrière moi; au même instant, je le renverse par un brusque mouvement d'arrière corps; un coup de poing envoie rouler son acolyte à terre. Sans attendre qu'ils se relèvent, je fuis à toutes jambes dans la direction des remparts, comptant les escalader et gagner la campagne; mais à peine ai-je fait quelques pas, que, sans m'en douter, je me trouve engagé dans un cul-de-sac, qui avait cessé d'être une rue depuis que j'avais quitté Arras.
Pendant que je me fourvoyais de la sorte, un bruit de souliers ferrés m'annonça que les deux sergents s'étaient mis à ma poursuite; bientôt je les vis arriver sur moi sabre en main. J'étais sans armes.... Je saisis la grosse clef de la maison, comme si c'eût été un pistolet; et, faisant mine de les coucher en joue, je les force à me livrer passage; «Passe tin quemin, François, me dit Carpentier d'une voix altérée;... n'va mie faire de bêtises». Je ne me le fis pas dire deux fois: en quelques minutes je fus dans mon réduit.
L'aventure s'ébruita, malgré les efforts que firent, pour la tenir secrète, les deux sergents qu'elle couvrit de ridicule. Ce qu'il y eut de fâcheux pour moi, c'est que les autorités redoublèrent de surveillance, à tel point qu'il me devint tout-à-fait impossible de sortir. Je restai ainsi claquemuré pendant deux mois, qui me semblèrent deux siècles. Ne pouvant plus alors y tenir, je me décidai à quitter Arras: on me fit une pacotille de dentelles, et, par une belle nuit, je m'éloignai, muni d'un passeport qu'un nommé Blondel, l'un de mes amis, m'avait prêté; le signalement ne pouvait pas m'aller, mais faute de mieux, il fallait bien que je m'en accommodasse; au surplus, on ne me fit en route aucune objection.
Je vins à Paris, où, tout en m'occupant du placement de mes marchandises, je faisais indirectement quelques démarches, afin de voir s'il ne serait pas possible d'obtenir la révision de mon procès. J'appris qu'il fallait, au préalable, se constituer prisonnier; mais je ne pus jamais me résoudre à me mettre de nouveau en contact avec des scélérats que j'appréciais trop bien. Ce n'était pas la restreinte qui me faisait horreur; j'aurais volontiers consenti à être enfermé seul entre quatre murs; ce qui le prouve, c'est que je demandai alors au ministère à finir mon temps à Arras, dans la prison des fous; mais la supplique resta sans réponse.