La bande de Gueuvive.—Une fille me met sur les traces du chef.—Je dîne avec les voleurs.—L'un d'eux me donne à coucher.—Je passe pour un forçat évadé.—J'entre dans un complot contre moi-même.—Je m'attends à ma porte.—Un vol, rue Cassette.—Grande surprise.—Gueuvive et quatre des siens sont arrêtés.—La fille Cornevin me désigne les autres.—Une fournée de dix-huit.
A peu près vers le temps où je fis succomber le recéleur, une espèce de bande s'était formée dans le faubourg Saint-Germain, qu'elle exploitait de préférence aux autres quartiers de Paris. Elle se composait d'individus qui paraissaient dans la dépendance d'un chef, nommé Gueuvive, dit Constantin, dit Antin, par abréviation; car parmi les voleurs, de même que parmi les souteneurs de filles, les claqueurs et les escrocs, c'est un usage de ne se faire appeler que par la dernière syllabe du prénom.
Gueuvive, ou Antin, était un ancien maître d'armes, qui, après avoir fait le métier de spadassin, aux gages des courtisanes du plus bas étage, accomplissait dans l'état de voleur, les vicissitudes de la vie de mauvais sujet. Il était, assurait-on, capable de tout, et bien qu'on ne pût pas prouver qu'il eût commis des meurtres, on ne doutait pas qu'au besoin il hésitât à verser le sang. Sa maîtresse avait été assassinée dans les Champs-Élysées, et on l'avait fortement soupçonné d'être l'auteur de ce crime. Quoi qu'il en soit, Gueuvive était un homme très entreprenant, d'une audace à toute épreuve, et d'une effronterie extraordinaire; du moins ses camarades le tenaient pour tel, et il jouissait parmi eux d'une sorte de célébrité.
Depuis long-temps la police avait l'œil fixé sur Gueuvive et sur ses complices; mais elle n'avait pu les atteindre, et chaque jour quelque nouvel attentat contre la propriété, annonçait qu'ils n'étaient pas oisifs. Enfin, on résolut bien sérieusement de mettre un terme aux méfaits de ces brigands, je reçus en conséquence l'ordre de me porter à leur recherche, et de tâcher de les prendre, comme on dit, la main dans le sac. On insistait principalement sur ce dernier point, qui était de la plus haute importance. Je m'affublai donc d'un costume convenable, et le soir même je me mis en campagne dans le faubourg Saint-Germain, dont je parcourus les mauvais lieux. A minuit, j'entre chez un nommé Boucher, rue Neuve-Guillemain, je prends un petit verre avec des filles publiques, et tandis que je suis dans leur compagnie, j'entends, à une table voisine de la mienne, résonner le nom de Constantin; j'imagine d'abord qu'il est présent, je questionne adroitement une fille. «Il n'est pas là, me dit-elle, mais il y vient tous les jours avec ses amis.» Au ton dont elle me parla, je crus m'apercevoir qu'elle était très au fait des habitudes de ces messieurs; je l'engageai à souper avec moi, dans l'espoir de la faire jaser; elle accepta, et lorsqu'elle fut passablement animée par l'effet des liqueurs fermentées, elle s'expliqua d'autant plus ouvertement, que mon costume, mes gestes et surtout mon langage la confirmaient dans l'idée que j'étais un ami (voleur). Nous passâmes une partie de la nuit ensemble, et je ne me retirai que lorsqu'elle m'eut instruit des endroits que fréquentait Gueuvive.
Le lendemain, à midi, je me rendis chez Boucher. J'y retrouvai ma particulière de la veille; à peine suis-je entré, elle me reconnaît. «Te voilà, me dit-elle, si tu veux parler à Gueuvive, il est ici;» et elle m'indiqua un individu de 28 à 30 ans, vêtu assez proprement, quoiqu'en veste; il avait environ cinq pieds six pouces, une assez jolie figure, des cheveux noirs, de beaux favoris, de belles dents; c'était bien ainsi qu'on me l'avait dépeint. Sans hésiter, je l'accoste, en le priant de me donner une pipe de tabac; il m'examine, me demande si j'ai été militaire; je lui réponds que j'ai servi dans les hussards, et bientôt, le verre à la main, nous entamons une conversation sur les armées.
Tout en buvant, le temps se passe, on parle de dîner, Gueuvive me dit qu'il a arrangé une partie, et que si je veux en être, je lui ferais plaisir. Ce n'était pas le cas de refuser, je me rends sans plus de façon à son invitation, et nous allons à la barrière du Maine, où l'attendaient quatre de ses amis. En arrivant, nous nous mîmes à table; aucun des convives ne me connaissait; j'étais pour eux un visage nouveau; aussi fut-on assez circonspect. Néanmoins, quelques mots d'argot, lâchés par intervalles, ne tardèrent pas à m'apprendre que tous les membres de cette aimable compagnie étaient des ouvriers (voleurs).
Ils voulurent savoir ce que je faisais; je leur bâtis un conte à ma manière, et d'après ce que je leur dis, ils crurent non-seulement que je venais de la province, mais encore que j'étais un voleur qui cherchait à s'accrocher à quelque chose. Je ne m'expliquai pas positivement à cet égard, mais affectant certaines manières qui trahissent la profession, je leur laissai entrevoir que j'étais assez embarrassé de ma personne.
Le vin ne fut pas épargné, il délia toutes les langues, si bien qu'avant la fin du repas, je sus la demeure de Gueuvive, celle de Joubert, son digne acolyte, ainsi que les noms de plusieurs de leurs camarades. Au moment de nous séparer, je fis entendre que je ne savais trop où aller coucher; Joubert offrit de m'emmener chez lui, et il me conduisit rue Saint-Jacques, nº 99, où il occupait une chambre au second étage sur le derrière; là, je partageai avec lui le lit de sa maîtresse, la fille Cornevin.
L'entretien fut long: avant de nous endormir Joubert m'accablait de questions. Il tenait absolument à connaître quels étaient mes moyens d'existence, il s'enquérait si j'avais des papiers sa curiosité était inépuisable: pour la satisfaire, j'éludais ou je mentais, mais en cherchant toujours à lui faire concevoir que j'étais un confrère. Enfin il me dit, comme s'il m'avait deviné: «Ne battez plus, vous êtes un grinche. (Ne dissimulez plus, vous êtes un voleur.)» Je parus ne pas comprendre ces paroles, il me les expliqua en français; et ayant l'air de prendre la mouche, je lui répondis qu'il se trompait, que s'il prétendait me plaisanter de la sorte, je serais obligé de me retirer. Joubert se tut, et il ne fut plus question de rien jusqu'au lendemain dix heures, que Gueuvive vint nous réveiller.
Il fut convenu que nous irions déjeûner à la Glacière. Nous partîmes. Chemin faisant, Gueuvive me prit à part, et me dit: «Écoute, je vois que tu es un bon garçon, je veux te rendre service; ne sois pas si dissimulé, dis-moi qui tu es et d'où tu sors?» Quelques demi-confidences lui ayant donné à penser que je pourrais bien être un échappé du bagne de Toulon, il me recommanda d'être discret avec ses camarades: «Ce sont, ajouta-t-il, les meilleurs enfants du monde, mais un peu bavards.