—»Oh! je suis sur mes gardes, lui répliquai-je; et puis je ne crois pas moisir à Paris, il y a trop de mouchards pour que j'y sois en sûreté.
—»C'est vrai, me dit-il, mais si tu n'es pas connu de Vidocq, tu n'as rien à craindre, surtout avec moi, qui flaire ces gredins-là comme les corbeaux sentent la poudre.
—»Quant à moi, repris-je, je ne suis pas si malin. Cependant si j'étais en présence de Vidocq, d'après la description qu'on m'en a faite, ses traits sont si bien gravés dans ma tête, qu'il me semble que je le reconnaîtrais tout de suite.
—»Tais-toi donc, on voit bien que tu ne connais pas le pélerin! Figure-toi qu'il se change à volonté: le matin, par exemple, il sera habillé comme te voilà; à midi, ce n'est plus ça; le soir c'est encore autre chose. Pas plus tard qu'hier, ne l'ai-je pas rencontré en général?... mais je n'ai pas été dupe du déguisement; d'ailleurs, il a beau faire, lui comme les autres, je les devine au premier coup d'œil, et si tous mes amis étaient comme moi, il y a long-temps qu'il aurait sauté le pas.
—»Bah! lui fis-je observer, tous les Parisiens en disent autant, et il est toujours là.
—»Tu as raison, me dit-il; mais, pour te prouver que je ne suis pas comme ces badauds, si tu veux m'accompagner, dès ce soir nous irons l'attendre à sa porte, et nous lui ferons son affaire.»
J'étais bien aise de savoir s'il savait effectivement ma demeure; je lui promis de le seconder, et, vers la brune, il fut convenu que chacun de nous mettrait dans son mouchoir dix pièces de deux sous en cuivre, afin d'en administrer quelques bons coups à ce gueux de Vidocq, lorsqu'il entrerait chez lui ou en sortirait.
Les mouchoirs sont préparés, et nous nous mettons en route; Constantin était déjà un peu dans le train, il nous conduisit rue Neuve-Saint-François, tout juste devant la maison nº 14, où je demeurais en effet. Je ne concevais pas comment il s'était procuré mon adresse; j'avoue que cette circonstance m'inquiéta, et que dès lors il me sembla bien étrange qu'il ne me connût pas physiquement. Nous fîmes plusieurs heures de faction, et Vidocq, comme on le pense bien, ne parut pas. Constantin était on ne peut plus contrarié de ce contretemps. «Il nous échappe aujourd'hui, me dit-il, mais, je te jure que je le rencontrerai, et il me paiera cher la garde qu'il nous a fait monter.»
A minuit nous nous retirâmes, en remettant la partie au lendemain. Il était assez piquant de me voir mettre en réquisition pour coopérer à un guet-apens dirigé contre moi. Constantin me sut beaucoup de gré de ma bonne volonté: dès ce moment, il n'eut plus de secret pour moi; il projetait de commettre un vol rue Cassette, il me proposa d'en être; je lui promis d'y participer, mais en même temps je lui déclarai que je ne pouvais ni ne voulais sortir la nuit sans papiers. «Eh bien! me dit-il, tu nous attendras à la chambre.»
Enfin le vol eut lieu, et comme l'obscurité était grande, Constantin et ses compagnons, qui voulaient voir clair en marchant, eurent la hardiesse de décrocher un réverbère, que l'un d'eux portait devant le cortége. En rentrant, ils plantèrent ce fanal au milieu de la chambre, et se mirent à faire la revue du butin. Ils étaient au comble de la joie, en contemplant les résultats de leur expédition; mais à peine cinquante minutes s'étaient écoulées depuis leur retour, qu'on frappe à la porte; les voleurs étonnés se regardent les uns les autres sans répondre. C'était une surprise que je leur avais ménagé. On frappe encore; Constantin alors, commandant par un signe le silence, dit à voix basse: «C'est la police, j'en suis sûr.» Soudain, je me lève et me glisse sous un lit: les coups redoublent, on est forcé d'ouvrir.