Au même instant, un essaim d'inspecteurs envahit la chambre, on arrête Constantin et quatre autres voleurs; on fait une perquisition générale: on visite le lit dans lequel est la maîtresse de Joubert, on sonde même le dessous de la couchette avec une canne, et l'on ne me trouve pas. Je m'y attendais.
Le commissaire de police dresse un procès-verbal; on inventorie les marchandises volées, et on les emballe pour la préfecture avec les cinq voleurs.
L'opération terminée, je sortis de ma cachette; j'étais alors avec la fille Cornevin, qui, ne pouvant assez s'étonner de mon bonheur auquel elle ne comprenait rien, m'engagea à rester chez elle: «Y songez-vous? lui répondis-je? la police n'aurait qu'à revenir!» et je la quittai, en lui promettant de la rejoindre à l'Estrapade.
J'allai chez moi prendre du repos, et à l'heure indiquée, je fus exact au rendez-vous. La fille Cornevin m'y attendait. C'était sur elle que je comptais pour obtenir la liste complète de tous les amis de Joubert et de Constantin: comme j'étais bon enfant avec elle, elle me mit promptement en rapport avec eux, et en moins de quinze jours, grace à un auxiliaire que je lançais dans la troupe, je réussis à les faire arrêter les mains pleines; ils étaient au nombre de dix-huit: ainsi que Constantin, ils furent tous condamnés aux galères.
Au moment du départ de la chaîne, Constantin, m'ayant aperçu, devint furieux; il voulut se répandre en invectives contre moi; mais, sans m'offenser de ses grossières apostrophes, je m'approchai de lui et lui dis avec sang-froid, qu'il était bien surprenant qu'un homme tel que lui, qui connaissait Vidocq, et jouissait de la précieuse faculté de sentir un mouchard d'aussi loin que les corbeaux sentent la poudre, se fût laissé dindonner de la sorte.
Attéré, confondu, par cette foudroyante réplique, Constantin baissa les yeux et se tut.
CHAPITRE XXVIII.
Les agens de police pris parmi les forçats libérés, les voleurs, les filles publiques et les souteneurs.—Le vol toléré.—Mollesse des inspecteurs.—Coalition des mouchards.—Ils me dénoncent.—Destruction de trois classes de voleurs.—Formation d'une bande de nouvelle espèce.—Les frères Delzève.—Comment découverts.—Arrestation de Delzève jeune.—Les étrennes d'un préfet de police.—Je m'affranchis du joug des officiers de paix et des inspecteurs.—On en veut à mes jours.—Quelques anecdotes.
Je n'étais pas le seul agent secret de la police de sûreté: un Juif nommé Gaffré m'était adjoint. Il avait été employé avant moi, mais comme ses principes n'étaient pas les miens, nous ne fûmes pas long-temps d'accord. Je m'aperçus qu'il avait une mauvaise conduite, j'en avertis le chef de division, qui, ayant reconnu la vérité de mon rapport, l'expulsa et lui donna l'ordre de quitter Paris. Quelques individus sans autre aptitude au métier que cette espèce de rouerie que l'on acquiert dans les prisons, étaient également attachés à la police de sûreté, mais ils n'avaient point de traitement fixe, et n'étaient rétribués que par capture. Ces derniers étaient des condamnés libérés. Il y avait aussi des voleurs en exercice, dont on tolérait la présence à Paris, à la condition de faire arrêter les malfaiteurs qu'ils parviendraient à découvrir: souvent, quand ils ne pouvaient mieux faire, il leur arrivait de livrer leurs camarades. Après les voleurs tolérés, venaient en troisième ou en quatrième ligne, toute cette multitude de méchants garnements qui vivaient avec des filles publiques mal famées. Cette caste ignoble donnait par fois des renseignements fort utiles pour arrêter les filous et les escrocs; d'ordinaire, ils étaient prêts à fournir toute espèce d'indications pour obtenir la liberté de leurs maîtresses, lorsqu'elles étaient détenues. On tirait encore parti des femmes qui vivaient avec ces voleurs connus et incorrigibles qu'on envoyait de temps en temps faire un tour à Bicêtre: c'était là le rebut de l'espèce humaine, et pourtant il avait été jusqu'alors indispensable de s'en servir; car une expérience malheureusement trop longue avait démontré que l'on ne pouvait compter ni sur le zèle ni sur l'intelligence des inspecteurs. L'intention de l'administration n'était pas d'employer à la recherche des voleurs des hommes non soudoyés, mais elle était bien aise de profiter de la bonne volonté de ceux qui, par un intérêt quelconque, ne se dévouaient à la police que sous la réserve qu'ils resteraient derrière le rideau, et jouiraient de certaines immunités. M. Henry avait compris depuis long-temps combien il était dangereux de faire usage de ces couteaux à deux tranchants; depuis long-temps il avait songé à s'en délivrer, et c'était dans cette vue qu'il m'avait enrôlé dans la police, qu'il voulait purger de tous les hommes dont le penchant au vol était bien avéré. Il est des cures que les médecins n'opèrent qu'en faisant usage du poison: il peut se faire que la lèpre sociale ne puisse se guérir que par des moyens analogues; mais ici le poison avait été administré à trop forte dose; ce qui le prouve, c'est que presque tous les agents secrets de cette époque ont été arrêtés par moi en flagrant délit, et que la plupart sont encore dans les bagnes.
Lorsque j'entrai à la police, tous ces agents secrets des deux sexes durent naturellement se liguer contre moi: prévoyant que leur règne allait finir, ils firent tout ce qui dépendait d'eux pour le prolonger. Je passais pour inflexible et impartial; je ne voulais pas ce qu'ils appelaient prendre des deux mains, il était juste qu'ils se déclarassent mes ennemis. Ils n'épargnèrent pas les attaques pour me faire succomber: inutiles efforts! je résistai à la tempête, comme ces vieux chênes dont la tête se courbe à peine, malgré la violence de l'ouragan.