—»J'y vais, attends-moi une minute.
—»Il fait trop froid, lui répliquai-je; je vais t'attendre chez le rogomiste du coin, dépêche-toi, entends-tu?»
Le rogomiste avait déjà ouvert: on sait qu'un premier jour de l'an, ils ont des pratiques matinales. Quoi qu'il eu fût, je n'étais pas tenté de boire. Afin de tromper Delzève par une feinte, j'ouvre la porté de l'allée, et l'ayant laissée bruyamment retomber sans sortir, je vais me cacher sous un escalier dans la cour. Bientôt après Delzève descend, je l'aperçois: marchant alors droit à lui, je le saisis au collet, et lui mettant le pistolet sur la poitrine, je lui notifie qu'il est «mon prisonnier. Suis-moi, lui dis-je, et songe bien qu'au moindre geste je te casse un membre: au surplus, je ne suis pas seul.»
Muet de stupéfaction, Delzève ne répond mot et me suit machinalement; je lui ordonne de me remettre ses bretelles, il obéit: dès ce moment je fus maître de lui, il ne pouvait plus me résister ni fuir.
Je me hâtai de l'emmener. L'horloge frappait six heures comme nous entrions dans la rue du Rocher, un fiacre vint à passer, je lui fis signe d'arrêter; l'état où le cocher me voyait dut lui inspirer quelque crainte pour la propreté de sa voiture; mais j'offris de lui payer double course; et, séduit par l'appât du gain, il consentit à nous recevoir. Nous voici donc roulant sur le pavé de Paris. Pour être plus en sûreté, je garrotte mon compagnon, qui, ayant repris ses sens, pouvait avoir le désir de s'insurger: j'aurais pu, comptant sur ma force, ne pas employer ce moyen, mais comme je me proposais de le confesser, je ne voulais pas me brouiller avec lui, et des voies de fait, lors même qu'il les aurait provoquées par une rébellion, auraient eu infailliblement ce résultat.
Delzève réduit à l'impossibilité de s'évader, je tâchai de lui faire entendre raison; afin de l'amadouer, je lui offre de se rafraîchir, il accepte; le cocher nous procure du vin, et sans avoir de but fixe, nous continuons de nous promener en buvant.
Il était encore de bonne heure: persuadé qu'il y aurait quelque avantage pour moi à prolonger le tête-à-tête, je propose à Delzève de l'emmener déjeuner dans un endroit où nous trouverons des cabinets particuliers. Il était alors tout-à-fait apaisé et paraissait sans rancune; il ne repousse pas l'invitation, et je le conduis au Cadran bleu. Mais avant d'y arriver, il m'avait déjà donné de précieux renseignements sur bon nombre de ses affidés, encore libres dans Paris, et j'étais convaincu qu'à table, il se déboutonnerait complétement. Je lui fis entendre que le seul moyen de se rendre intéressant aux yeux de la justice, était de faire des révélations; et afin de fortifier sa résignation, je lui décochai quelques arguments d'une certaine philosophie que j'ai toujours employée avec succès pour la consolation des prévenus; enfin, il était parfaitement disposé quand la voiture s'arrêta à la porte du restaurateur. Je le fis aussitôt monter devant moi, et au moment de faire ma carte, je lui dis que, désirant pouvoir manger avec tranquillité, je le priais de me permettre de l'attacher à ma manière. Je consentais à lui laisser dans toute sa plénitude le jeu des bras et de la fourchette, à table on ne saurait désirer d'autre liberté. Il ne s'offensa point de la précaution, et voici ce que je fis: avec les deux serviettes, je lui liai chaque jambe aux pieds de sa chaise, à trois ou quatre pouces du parquet, ce qui l'empêchait de tenter de se mettre debout, sans risquer de se briser la tête.
Il déjeûna avec beaucoup d'appétit, et me promit de répéter en présence de M. Henry tout ce qu'il m'avait confessé. A midi, nous prîmes le café; Delzève était en pointe de vin, et nous repartîmes en fiacre, tout-à-fait réconciliés et bons amis: dix minutes après, nous étions à la préfecture. M. Henry était alors entouré de ses officiers de paix, qui lui faisaient leur cour du jour de l'an. J'entre et lui adresse ce salut: «J'ai l'honneur de vous souhaiter la bonne et heureuse année, accompagné du fameux Delzève.»
»Voilà ce qu'on appelle des étrennes, me dit M. Henry, en apercevant le prisonnier.» Puis s'adressant aux officiers de paix et de sûreté: «Il serait à désirer, messieurs, que chacun de vous en eût de semblables à offrir à M. le préfet.» Immédiatement après, il me remit l'ordre de conduire Delzève au dépôt, et me dit avec bonté: «Vidocq, allez vous reposer, je suis content de vous.»
L'arrestation de Delzève me valut d'éclatants témoignages de satisfaction; mais en même-temps elle ne fit qu'augmenter la haine que me vouaient les officiers de paix, et leurs agents. Un seul, M. Thibaut, ne cessa pas de me rendre justice.