Faisant chorus avec les voleurs, et les malveillants, tous les employés qui n'étaient pas heureux en police, jetaient feu et flamme contre moi: à les entendre, c'était un scandale, une abomination, d'utiliser mon zèle pour purger la société des malfaiteurs qui troublent son repos. J'avais été un voleur célèbre, il n'y avait sorte de crimes que je n'eusse commis: tels étaient les bruits qu'ils se plaisaient à accréditer. Peut-être en croyaient-ils une partie; les voleurs du moins étaient persuadés que j'avais, comme eux, exercé le métier; en le disant ils étaient de bonne foi. Avant de tomber dans mes filets, il fallait bien qu'ils pussent supposer que j'étais un des leurs; une fois pris, ils me regardaient comme un faux-frère; mais je n'en étais pas moins, à leurs yeux, un grinche de la haute pègre (voleur du grand genre); seulement je volais avec impunité, parce que la police avait besoin de moi: c'était là le conte que l'on faisait dans les prisons. Les officiers de paix et les agents en sous-ordre n'étaient pas fâchés de le répandre comme une vérité, et puis peut-être, en devenant l'écho des misérables qui avaient à se plaindre de moi, ne présumaient-ils pas mentir autant qu'ils le faisaient; car, en ne se donnant pas la peine de vérifier mes antécédents, jusqu'à un certain point, ils étaient excusables de penser que j'avais été voleur, puisque de temps immémorial, tous les agents secrets avaient exercé cette noble profession. Ils savaient qu'ainsi avaient commencé les Goupil, les Compère, les Florentin, les Lévesque, les Coco-Lacour, les Bourdarie, les Cadet Herriez, les Henri Lami, les César-Vioque, les Bouthey, les Gafré, les Manigant, enfin tous ceux qui m'avaient précédé ou qui m'étaient adjoints; ils avaient vu la plupart de ces agents tomber en récidive, et comme je leur semblais, avec raison, beaucoup plus rusé, beaucoup plus actif, beaucoup plus entreprenant qu'eux, ils en conclurent que j'étais le plus adroit des mouchards, c'est que si j'avais été le plus adroit des voleurs. Cette erreur de raisonnement, je la leur pardonne; il n'en est pas de même de cette assertion, intentionnellement calomnieuse, que je volais tous les jours.
M. Henry, frappé de l'absurdité d'une pareille imputation, leur répondit par cette observation: «S'il est vrai, leur dit-il, que Vidocq commet journellement des vols, c'est une raison de plus pour vous accuser d'incapacité: il est seul, vous êtes nombreux, vous êtes instruits qu'il vole, comment se fait-il que vous ne le preniez pas sur le fait? seul il est parvenu à saisir en flagrant délit plusieurs de vos collègues, et vous ne pouvez, à vous tous, lui rendre la pareille!!!»
Les inspecteurs auraient été fort embarrassés de répondre, ils se turent; mais comme il était trop évident que l'inimitié qu'ils me portaient irait toujours croissant, le préfet de police prit le parti de me rendre indépendant. Dès ce moment, je fus libre d'agir comme je le jugerais convenable au bien du service, je ne reçus plus d'ordre direct que de M. Henry, et ne fus astreint à rendre compte de mes opérations qu'à lui seul.
J'eusse redoublé de zèle, s'il eût été possible. M. Henry ne craignait pas que mon dévouement se ralentit; mais comme déjà il se trouvait des gens qui en voulaient à mes jours, il me donna un auxiliaire qui fut chargé de me suivre à distance, et de veiller sur moi, afin de prévenir les coups qu'on aurait eu l'intention de me porter dans l'ombre. L'isolement dans lequel on m'avait placé favorisa singulièrement mes succès; j'arrêtai une multitude de voleurs qui auraient encore long-temps échappé aux recherches, si je n'eusse pas été affranchi de la tutelle des officiers de paix et du cortége des inspecteurs; mais plus souvent en action, je finis aussi par être plus connu. Les voleurs jurèrent de se défaire de moi: maintes fois je faillis tomber sous leurs coups; ma force physique, et, j'ose dire, mon courage, me firent sortir victorieux des guets-apens les mieux combinés. Plusieurs tentatives, dans lesquelles les assaillants furent toujours maltraités, leur apprirent que j'étais décidé à vendre chèrement ma vie.
CHAPITRE XXIX.
Je cherche deux grinches fameux.—La maîtresse de piano ou encore une mère des voleurs.—Une métamorphose, ce n'est pas la dernière.—Quelques scènes d'hospitalité.—La fabrique de fausses clefs.—Combinaison pour un coup de filet superbe.—Perfidie d'un agent.—La mèche est éventée.—La mère Noël se vole et m'accuse de l'avoir volée.—Mon innocence reconnue.—La calomniatrice à Saint-Lazarre.
Il est bien rare qu'un forçat s'évade avec l'intention de s'amender; le plus souvent il ne se propose que de gagner la capitale, afin d'y exercer la funeste habileté qu'il a pu acquérir dans les bagnes, qui, ainsi que la plupart de nos prisons, sont des écoles où l'on se perfectionne dans l'art de s'approprier le bien d'autrui. Presque tous les grands voleurs ne sont devenus experts qu'après avoir séjourné aux galères plus ou moins de temps. Quelques-uns ont subi cinq ou six condamnations avant d'être des grinches en renom: tels étaient le fameux Victor Desbois et son camarade Mongenet, dit le Tambour, qui, dans diverses apparitions à Paris, ont commis un grand nombre de ces vols que le peuple aime à raconter comme preuve d'adresse et d'audace.
Ces deux hommes qui, depuis plusieurs années, étaient de tous les départs de la chaîne, et parvenaient toujours à s'échapper, étaient encore une fois à Paris: la police en fut informée, et je reçus l'ordre de me mettre à leur recherche. Tout faisait présumer qu'ils avaient des accointances avec d'autres condamnés, non moins dangereux. On soupçonnait une maîtresse de piano, dont le fils, le nommé Noël, dit aux bésicles, était un célèbre brigand, de donner par fois asile à ces derniers. Madame Noël était une femme bien élevée; elle était excellente musicienne, et, dans la classe moyenne des bourgeois qui l'appelaient à donner des leçons à leurs demoiselles, elle passait pour une artiste distinguée. Elle courait le cachet dans le Marais et dans le quartier Saint-Denis, où l'élégance de ses manières, la pureté de son langage, une légère recherche dans le costume, et certains airs de cette grandeur qui ne s'efface pas tout-à-fait par des revers de fortune, laissaient croire qu'elle pouvait appartenir à l'une de ces nombreuses familles auxquelles la révolution n'avait plus laissé que de la morgue et des regrets. A la voir et à l'entendre, quand on ne la connaissait pas, madame Noël était une petite femme fort intéressante; bien plus, il y avait quelque chose de touchant dans son existence; c'était un mystère, on ne savait ce qu'était devenu son mari. Quelques personnes assuraient qu'elle était tombée de bonne heure dans le veuvage; d'autres qu'elle avait été délaissée; on prétendait aussi qu'elle était une victime de la séduction. J'ignore laquelle de ces conjectures se rapprochait le plus de la vérité, mais ce que je sais bien, c'est que madame Noël était une petite brune, dont l'œil vif et le regard lutin, se conciliaient cependant avec des apparences de douceur que semblaient confirmer l'amabilité de son sourire et le son de sa voix dans laquelle il y avait beaucoup de charme. Il y avait de l'ange et du démon dans cette figure, mais plus du démon que de l'ange; car les années avaient développé les traits qui caractérisent les mauvaises pensées.
Madame Noël était obligeante et bonne, mais c'était uniquement pour les individus qui avaient eu quelque démêlé avec la justice; elle les accueillait comme la mère d'un soldat accueille les camarades de son fils. Pour être bien venu auprès d'elle il suffisait d'être du même régiment que Noël aux besicles, et alors autant par amour pour lui que par goût peut-être, elle aimait à rendre service; aussi était-elle regardée comme la mère des voleurs, c'était chez elle qu'ils descendaient; c'était elle qui pourvoyait à tous leurs besoins; elle poussait la complaisance jusqu'à leur chercher de l'ouvrage, et quand un passeport était indispensable pour leur sûreté, elle n'était pas tranquille qu'elle n'eût réussi à le leur procurer. Madame Noël avait beaucoup d'amies parmi les personnes de son sexe; c'était, d'ordinaire au nom de l'une d'elles que le passeport était pris; à peine était-il délivré, une bonne lessive d'acide muriatique oxygéné faisait disparaître l'écriture, et le signalement du monsieur, ainsi que le nom qu'il lui convenait de prendre remplaçaient le signalement féminin. Madame Noël avait même d'habitude sous sa main une raisonnable provision de ces passeports lavés, qui étaient comme des chevaux à toute selle.
Tous les galériens étaient les enfans de madame Noël, seulement elle choyait plus particulièrement ceux qui s'étaient trouvés en relation avec son fils: elle avait pour eux un dévouement sans bornes; sa maison était ouverte à tous les évadés dont elle était le rendez-vous; et il faut bien que parmi ces gens-là il y ait de la reconnaissance, puisque la police était informée qu'ils venaient souvent chez la mère Noël pour le seul plaisir de la voir: elle était la confidente de tous leurs projets, de toutes leurs aventures, de toutes leurs alarmes: enfin ils se confiaient à elle sans restriction, et ils étaient certains de sa fidélité.