La mère Noël ne m'avait jamais vu, mes traits lui étaient tout-à-fait inconnus, bien que souvent elle eût entendu prononcer mon nom. Il ne m'était donc pas difficile de me présenter à elle sans lui inspirer de craintes, mais l'amener à m'indiquer la retraite des hommes qu'il m'importait de découvrir, était le but que je me proposais, et je présumais que je n'y parviendrais pas sans beaucoup d'adresse. D'abord, je résolus de me faire passer pour un évadé; mais il était nécessaire d'emprunter le nom d'un voleur que son fils ou les camarades de son fils lui eussent peint sous des rapports avantageux. Un peu de ressemblance était en outre indispensable: je cherchai si dans le nombre des forçats de ma connaissance il n'en existait pas un qui eût été lié avec Noël aux besicles, et je n'en découvris aucun qui fût à peu près de mon âge, ou dont le signalement eût quelque analogie avec le mien. Enfin, à force de me mettre l'esprit à la torture et de solliciter ma mémoire, je me souvins d'un nommé Germain, dit Royer, dit Capitaine, qui avait été dans l'intimité de Noël, et quoiqu'il ne me ressemblât pas le moins du monde, il fut le personnage que je me proposais de représenter.

Germain, ainsi que moi, s'était plusieurs fois échappé des bagnes, c'était là tout ce qu'il y avait de commun entre nous; il avait à peu-près mon âge, mais il était plus petit que moi: il avait les cheveux bruns, les miens étaient blonds; il était maigre, et je ne manquais pas d'embonpoint; son teint était basané, j'avais la peau très blanche et le teint fort clair; ajoutez à cela que Germain était pourvu d'un nez excessivement long, qu'il prenait une grande quantité de tabac, et qu'il avait constamment au dehors comme au dedans les narines obstruées par une roupie considérable, ce qui lui donnait une voix nazillarde.

J'avais fort à faire pour jouer le personnage de Germain. La difficulté ne m'effraya pas: mes cheveux, coupés à la manière du bagne, furent teints en noir ainsi que ma barbe, après que je l'eus laissée croître pendant huit jours; afin de me brunir le visage, je le lavai avec une décoction de brou de noix; et pour compléter l'imitation, je simulai la roupie en me garnissant le dessous du nez d'une espèce de couche de café rendue adhérente au moyen de la gomme arabique; cet agrément n'était pas superflu, car il contribuait à me donner l'accent nazillard de Germain. Mes pieds furent également arrangés avec beaucoup d'art; je me fis venir des ampoules, en me frottant d'une espèce de composition dont on m'avait communiqué la recette à Brest. Je dessinai les stigmates des fers; et quand toute cette toilette fut terminée, je pris l'accoutrement qui convient à la position. Je n'avais rien négligé pour donner de la vraisemblance à la métamorphose, ni les souliers ni la chemise marqués des terribles lettres G. A. L.: le costume était parfait, il n'y manquait que quelques centaines de ces insectes qui peuplent les solitudes de la pauvreté et qui furent je crois, avec les sauterelles et les crapauds, une des sept plaies de la vieille Egypte; je m'en procurai à prix d'argent; et dès qu'ils se furent acclimatés, ce qui est l'affaire d'une minute, je me dirigeai vers la demeure de la mère Noël, qui restait rue Ticquetone.

J'arrive, je frappe; elle ouvre, un coup-d'œil la met au fait; elle me fait entrer, je vois que je suis seul avec elle, je vais lui dire qui je suis. «Ah! mon pauvre garçon, s'écria-t-elle, on n'a pas besoin de demander d'où vous venez; je suis sûre que vous avez faim?—Ah? oui, bien faim, lui répondis-je, il y a vingt-quatre heures que je n'ai rien pris.» Aussitôt, sans attendre d'explication, elle sort et revient avec une assiette de charcuterie et une bouteille de vin qu'elle dépose devant moi. Je ne mange pas, je dévore, je m'étouffais, pour aller plus vite; tout avait disparu, qu'entre une bouchée et l'autre je n'avais pas placé un mot. La mère Noël était enchantée de mon appétit; quand la table fut rase, elle m'apporta la goutte. «Ah! maman, lui dis-je, en me jetant à son cou pour l'embrasser, vous me rendez la vie, Noël m'avait bien dit que vous étiez bonne.» Et je partis de là pour lui raconter que j'avais quitté son fils depuis dix-huit jours, et pour lui donner des nouvelles de tous les condamnés auxquels elle s'intéressait. Les détails dans lesquels j'entrais étaient si vrais et si connus, qu'il ne pouvait lui venir à l'idée que je fusse un imposteur.

«Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de moi, continuai-je, j'ai essuyé beaucoup de traverses, on me nomme Germain, dit Capitaine, vous devez me connaître de nom?

—«Oui, oui, mon ami, me dit-elle, je ne connais que vous, ô mon Dieu, mon fils et ses amis m'ont assez entretenu de vos malheurs: soyez le bien venu, mon cher Capitaine. Mais grand Dieu! comme vous êtes fait; vous ne pouvez pas rester dans l'état où je vous vois. Il paraît même que vous êtes incommodé par un vilain bétail qui vous tourmente: attendez, je vais vous faire changer de linge et faire en sorte de vous vêtir plus convenablement.»

J'exprimai ma reconnaissance à la mère Noël, et quand je crus pouvoir le faire sans inconvénient, je m'informai de ce qu'étaient devenus Victor Desbois et son camarade Mongenet. «Desbois et le Tambour, ah! mon cher, ne m'en parlez pas, me répondit-elle, ce coquin de Vidocq leur a causé bien de la peine: depuis qu'un nommé Joseph (Joseph Longueville, ancien inspecteur de police), dont ils ont fait deux fois la rencontre dans cette rue, leur a dit qu'ils venaient dans ce quartier, pour ne pas tomber sous sa coupe ils ont été contraints d'évacuer.

—»Quoi! ils ne sont plus dans Paris, m'écriai-je, un peu désappointé.

—»Oh! ils ne sont pas loin, reprit la mère Noël, ils n'ont pas quitté les environs de la Grande vergne, j'ai même encore l'avantage de les voir de loin à loin, j'espère bien qu'ils ne tarderont pas à me faire une petite visite. Je crois qu'ils seront bien aise de vous trouver ici.

—»Oh! je vous assure, lui dis-je, qu'ils n'en seront pas plus satisfaits que moi, et si vous pouviez leur écrire, je suis bien certain qu'ils s'empresseraient de m'appeler auprès d'eux.