—»Si je savais où ils sont, reprit madame Noël, j'irais moi-même les chercher pour vous faire plaisir; mais j'ignore leur retraite, et ce que nous avons de mieux à faire, c'est de prendre patience et de les attendre.»

En ma qualité d'arrivant, j'excitais toute la sollicitude de la mère Noël, elle ne s'occupait que de moi. «Etes-vous connu de Vidocq et de ses deux chiens, Lévesque et Compère, me demanda-t-elle?

—»Hélas! oui, répondis-je, ils m'ont déjà arrêté deux fois.

—»En ce cas, prenez garde, Vidocq est souvent déguisé; il revêt tous les costumes pour arrêter les malheureux comme vous.»

Nous causions depuis environ deux heures, lorsque madame Noël offrit de me faire prendre un bain de pieds; j'acceptai, il fut bientôt prêt. Quand je me déchaussai, elle faillit se trouver mal. «Que je vous plains, me dit-elle dans un accès de sa sensibilité maternelle, combien vous devez souffrir; mais aussi pourquoi ne pas l'avoir dit tout de suite, ne mériteriez-vous pas d'être grondé?» Et tout en m'adressant des reproches, elle se mit en devoir de me visiter les pieds; puis après avoir percé chaque ampoule, elle y passa de la laine, et m'oignit avec une pommade dont elle m'assura que l'effet serait des plus prompts. Il y avait quelque chose d'antique dans les soins de cette touchante hospitalité, seulement ce qui manquait à la poésie de l'action, c'est que je fusse quelque illustre voyageur, et la mère Noël une noble étrangère. Le pansement terminé, elle m'apporta du linge blanc, et comme elle songeait à tout, elle me remit en même temps un rasoir en me recommandant de me faire la barbe. «Je verrai ensuite, ajouta-t-elle, à vous acheter des vêtements d'ouvrier au Temple, c'est le vestiaire général des gens dans la débigne. Enfin, n'importe, le hasard vaut souvent du neuf.»

Dès que je fus approprié, la mère Noël me conduisit dans le dortoir: c'était une pièce qui servait aussi d'attelier pour la fabrication des fausses-clefs; l'entrée en était masquée par des robes pendues à un porte-manteau. «Voilà, me dit-elle, un lit dans lequel vos amis ont couché plus de quatre fois: il n'y a pas de danger que la police vous déterre ici; vous pouvez dormir sur l'une et l'autre oreille.

—»Ce n'est pas sans faute, répondis-je;» et je sollicitai d'elle la permission de prendre quelque repos: elle me laissa seul. Trois heures après je fus censé m'être éveillé; je me levai et la conversation recommença. Il fallait être ferré pour tenir tête à la mère Noël: pas une habitude des bagnes qu'elle ne connût sur le bout du doigt: elle avait retenu non-seulement les noms de tous les voleurs qu'elle avait vus; mais encore elle était instruite des moindres particularités de la vie de la plupart des autres; et elle racontait avec enthousiasme l'histoire des plus fameux, notamment celle de son fils, pour qui elle avait presque autant de vénération que d'amour.

«Ce cher fils, vous seriez donc bien contente de le revoir, lui dis-je?

—»Oh! oui bien contente.

—»Eh bien! c'est un bonheur dont je crois que vous jouirez bientôt, Noël a tout disposé pour une évasion, à présent il n'attend plus que le moment propice.»