Madame Noël était heureuse de l'espoir d'embrasser son fils; elle versait des larmes d'attendrissement. J'avoue que j'étais moi-même vivement ému; c'était au point que je mis un instant en délibération si, pour cette fois, je ne transigerais pas avec mes devoirs d'agent secret; mais en réfléchissant aux crimes que la famille Noël avait commis, en songeant surtout à l'intérêt de la société, je restai ferme et inébranlable dans ma résolution de poursuivre mon entreprise jusqu'au bout.
Dans le cours de notre conversation, la mère Noël me demanda si j'avais quelque affaire en vue (un projet de vol), et après avoir offert de m'en procurer une, dans le cas où je n'en aurais pas, elle me questionna pour savoir si j'étais habile à fabriquer les clefs; je lui répondis que j'étais aussi adroit que Fossard. «S'il en est ainsi, me dit-elle, je suis tranquille, vous serez bientôt remonté, et elle ajouta, puisque vous êtes adroit, je vais acheter chez le quincailler une clef que vous ajusterez à mon verrou de sûreté, afin de la garder sur vous de manière à pouvoir entrer et sortir quand il vous plaira.»
Je lui témoignai combien j'étais pénétré de son obligeance; et comme il se faisait tard, j'allai me coucher en songeant au moyen de me tirer de ce guépier sans courir le risque d'être assassiné, si par hasard les coquins que je cherchais y venaient avant que j'eusse pris mes mesures.
Je ne dormis pas, et me levai aussitôt que j'entendis la mère Noël allumer son feu: elle trouva que j'étais matinal, et me dit qu'elle allait me chercher ce dont j'avais besoin. Un instant après, elle m'apporta une clef non évidée, me donna des limes avec un petit étau que je fixai au pied du lit, et dès que je fus pourvu de ces outils, je me mis à l'œuvre, en présence de mon hôtesse, qui voyant que je m'y connaissais, me fit compliment sur mon travail; ce qu'elle admirait le plus, c'était la manière expéditive dont je m'y prenais; en effet, en moins de quatre heures j'eus fait une clef très ouvragée; je l'essayai, elle ouvrait presque dans la perfection, quelques coups de lime en firent un chef-d'œuvre: et comme les autres je me trouvai maître de m'introduire au logis quand bon me semblerait.
J'étais le pensionnaire de madame Noël. Après le dîner, je lui dis que j'avais envie de faire un tour à la brune, afin de m'assurer si une affaire que j'avais en vue était encore faisable, elle approuva mon idée, mais en me recommandant de bien faire attention à moi. «Ce brigand de Vidocq, observa-t-elle, est bien à craindre, et si j'étais à votre place, avant de rien entreprendre, j'aimerais mieux attendre que mes pieds fussent guéris.—Oh! je n'irai pas loin, lui répondis-je, et je ne tarderai pas à être de retour.» L'assurance que je reviendrais promptement parut la tirer d'inquiétude. «Eh! bien allez», me dit-elle, et je sortis en boîtant.
Jusque là tout s'arrangeait au gré de mes désirs; on ne pouvait être plus avant dans les bonnes graces de la mère Noël: mais en restant dans sa maison, qui me répondait que je n'y serais pas assommé? Deux ou trois forçats ne pouvaient-ils pas venir à la fois, me reconnaître et me faire un mauvais parti? Alors, adieu les combinaisons, il fallait donc sans perdre le fruit des amitiés de la mère Noël, me prémunir contre un pareil danger; il eut été trop imprudent de lui laisser soupçonner que j'avais des raisons d'éviter les regards de ses habitués, en conséquence je tâchai de l'amener à m'éconduire elle-même, c'est-à-dire à me conseiller dans mon intérêt de ne plus coucher chez elle.
J'avais remarqué que la femme Noël était très liée avec une fruitière qui habitait dans la maison; je détachai à cette femme le nommé Manceau, l'un de mes affidés que je chargeai de lui demander secrètement et avec maladresse des renseignements sur le compte de madame Noël. J'avais dicté les questions, et j'étais d'autant plus certain que la fruitière ne manquerait pas de divulguer la démarche, que j'avais prescrit à mon affidé de lui recommander la discrétion.
L'événement prouva que je ne m'étais pas trompé, mon agent n'eût pas plutôt rempli sa mission que la fruitière s'empressa d'aller rendre compte de ce qui s'était passé à la mère Noël, qui, à son tour, ne perdit pas de temps pour me faire part de la confidence. Postée en vedette sur le pas de la maison de l'officieuse voisine, d'aussi loin qu'elle m'aperçut, elle vint droit à moi, et, sans préambule, elle m'invita à la suivre; je rebroussai chemin, et quand nous fûmes sur la place des Victoires, elle s'arrêta, regarda autour d'elle, et après s'être assurée que personne ne nous avait remarqués, elle s'approcha de moi, et me raconta ce qu'elle avait appris. «Ainsi, dit-elle en finissant, vous voyez, mon pauvre Germain, qu'il ne serait pas prudent à vous de coucher à la maison, vous ferez même bien de vous abstenir d'y venir dans le jour.» La mère Noël ne se doutait guères que ce contre-temps, dont elle se montrait véritablement affligée, était mon ouvrage. Afin de détourner de plus en plus les soupçons, je feignis d'être encore plus chagrin qu'elle, je maudis, avec accompagnement de deux ou trois jurons, ce gueux de Vidocq, qui ne nous laissait point de repos; je pestai contre la nécessité où il me réduisait d'aller chercher un gîte hors de Paris, et je pris congé de la mère Noël, qui, en me souhaitant bonne chance et un prompt retour, me glissa dans la main une pièce de trente sous.
Je savais que Desbois et Montgenet étaient attendus; j'étais en outre informé qu'il y avait des allants et des venants qui hantaient le logis, que la mère Noël y fût ou qu'elle n'y fût pas; c'était même assez ordinairement pendant qu'elle donnait ses leçons en ville. Il m'importait de connaître tous ces abonnés.... Pour y parvenir, je fis déguiser quelques auxiliaires, et les appostai au coin de la rue, où, confondus avec les commissionnaires, leur présence ne pouvait être suspecte.
Ces précautions prises, pour me donner toutes les apparences de la crainte je laissai s'écouler deux jours sans aller voir la mère Noël. Ce délai expiré, je me rendis un soir chez elle, accompagné d'un jeune homme que je présentai comme le frère d'une femme avec laquelle j'avais vécu, et qui m'ayant rencontré par hasard, au moment où je me disposais à sortir de Paris, m'avait donné asile. Le jeune homme était un agent secret; j'eus soin de dire à la mère Noël qu'il avait toute ma confiance, qu'elle pouvait le considérer comme un second moi-même, et que comme il n'était pas connu des mouchards, je l'avais choisi pour en faire mon messager auprès d'elle, toutes les fois que je ne jugerais pas prudent de me montrer. «Désormais, ajoutai-je, c'est lui qui sera notre intermédiaire, il viendra tous les deux ou trois jours afin d'avoir de vos nouvelles et de celles de nos amis.