Il était évident qu'on m'avait vendu à la police; mon amie d'enfance était incapable d'une pareille noirceur, mais elle avait sans doute commis quelque indiscrétion. Maintenant qu'on avait l'éveil sur moi, devais-je rester à Arras? il eût fallu me condamner à ne plus sortir de ma cachette. Je ne pus me résigner à une vie si misérable, et je pris la résolution d'abandonner définitivement la ville. La mercière voulut à toute force me suivre: elle avait des moyens de transport; ses marchandises furent promptement emballées. Nous partîmes ensemble; et comme cela se pratique presque toujours en pareil cas, la police fut informée la dernière de la disparition d'une femme dont il ne lui était pas permis d'ignorer les démarches. D'après une vieille idée, on présuma que nous gagnerions la Belgique, comme si la Belgique eût encore été un pays de refuge; et tandis qu'on se mettait à notre poursuite dans la direction de l'ancienne frontière, nous nous avancions tranquillement vers la Normandie par des chemins de traverse, que ma compagne avait appris à connaître dans ses explorations mercantiles.

C'était à Rouen que nous avions projeté de fixer notre séjour. Arrivé dans cette ville, j'avais sur moi le passe-port de Blondel, que je m'étais procuré à Arras; le signalement qu'il me donnait était si différent du mien, qu'il était indispensable de me mettre un peu mieux en règle.

Pour y parvenir, il fallait tromper une police devenue d'autant plus vigilante et ombrageuse, que les communications des émigrés en Angleterre se faisaient par le littoral de la Normandie. Voici comment je m'y pris. Je me rendis à l'Hôtel-de-Ville, où je fis viser mon passe-port pour le Hâvre. Un visa s'obtient d'ordinaire assez facilement; il suffit que le passe-port ne soit pas périmé; le mien ne l'était pas. La formalité remplie, je sors; deux minutes après, je rentre dans le bureau, je m'informe si l'on n'a pas trouvé un porte-feuille...... personne ne peut m'en donner des nouvelles; alors je suis désespéré; des affaires pressantes m'appellent au Hâvre; je dois partir le soir même et je n'ai plus de passe-port.

—«N'est-ce que cela? me dit un employé... Avec le registre des visa, on va vous donner un passe-port par duplicata.» C'était ce que je voulais; le nom de Blondel me fut conservé, mais du moins, cette fois, il s'appliquait à mon signalement. Pour compléter l'effet de ma ruse, non-seulement je partis pour le Hâvre, ainsi que je l'avais annoncé, mais encore je fis réclamer par les petites affiches le portefeuille, qui n'était sorti de mes mains que pour passer dans celles de ma compagne.

Au moyen de ce petit tour d'adresse, ma réhabilitation était complète. Muni d'excellents papiers, il ne me restait plus qu'à faire une fin honnête; j'y songeai sérieusement. En conséquence, je pris, rue Martainville, un magasin de mercerie et de bonneterie, où nous faisions de si bonnes affaires, que ma mère, à qui j'avais fait sous main tenir de mes nouvelles, se décida à venir nous joindre. Pendant un an, je fus réellement heureux; mon commerce prenait de la consistance, mes relations s'étendaient, le crédit se fondait, et plus d'une maison de banque de Rouen se rappelle peut-être encore le temps où la signature de Blondel était en faveur sur la place; enfin, après tant d'orages, je me croyais arrivé au port, quand un incident que je n'avais pu prévoir fit commencer pour moi une nouvelle série de vicissitudes..... La mercière avec laquelle je vivais, cette femme qui m'avait donné les plus fortes preuves de dévoûment et d'amour, ne s'avisa-t-elle pas de brûler d'autres feux que ceux que j'avais allumés dans son cœur. J'aurais voulu pouvoir me dissimuler cette infidélité, mais le délit était flagrant; il ne restait pas même à la coupable la ressource de ces dénégations bien soutenues, à l'abri desquelles un mari commode peut se figurer qu'il ignore.

Autrefois, je n'eusse pas subi un tel affront sans me livrer à toute la fougue de ma colère:.... comme l'on change avec le temps! Témoin de mon malheur, je signifiai froidement l'arrêt d'une séparation que je résolus aussitôt: prières, supplications, promesses d'une meilleure conduite, rien ne put me fléchir: je fus inexorable..... J'aurais pu pardonner sans doute, ne fût-ce que par reconnaissance; mais qui me répondait que celle qui avait été ma bienfaitrice romprait avec mon rival? et ne devais-je pas craindre que dans un moment d'épanchement, elle ne me compromît par quelque confidence? Nous fîmes donc par moitié le partage de nos marchandises; mon associée me quitta; depuis, je n'ai plus entendu parler d'elle.

Dégoûté du séjour de Rouen par cette aventure, qui avait fait du bruit, je repris le métier de marchand forain; mes tournées comprenaient les arrondissements de Mantes, Saint-Germain et Versailles, où je me formai en peu de temps une excellente clientelle; mes bénéfices devinrent assez considérables pour que je pusse louer à Versailles, rue de la Fontaine, un magasin avec un pied-à-terre, que ma mère habitait pendant mes voyages. Ma conduite était alors exempte de tous reproches; j'étais généralement estimé dans le cercle que je parcourais; enfin, je croyais avoir lassé cette fatalité qui me rejetait sans cesse dans les voies du déshonneur, dont tous mes efforts tendaient à m'éloigner, quand, dénoncé par un camarade d'enfance, qui se vengeait ainsi de quelques démêlés que nous avions eus ensemble, je fus arrêté à mon retour de la foire de Mantes. Quoique je soutinsse opiniâtrement que je n'étais pas Vidocq, mais Blondel, comme l'indiquait mon passeport, on me transféra à Saint-Denis, d'où je devais être dirigé sur Douai. Aux soins extraordinaires qu'on prit pour empêcher mon évasion, je vis que j'étais recommandé; un coup d'œil que je jetai sur la feuille de la gendarmerie me révéla même une précaution d'un genre tout particulier: voici comment j'y étais désigné.

SURVEILLANCE SPÉCIALE.

«Vidocq (Eugène-François), condamné à mort par contumace. Cet homme est excessivement entreprenant et dangereux.»

Ainsi, pour tenir en haleine la vigilance de mes gardiens, on me représentait comme un grand criminel. Je partis de Saint-Denis, en charrette, garrotté de manière à ne pouvoir faire un mouvement, et jusqu'à Louvres l'escorte ne cessa d'avoir les yeux sur moi; ces dispositions annonçaient des rigueurs qu'il m'importait de prévenir; je retrouvai toute cette énergie à laquelle j'avais déjà dû tant de fois la liberté.