On nous avait déposés dans le clocher de Louvres, transformé en prison; je fis apporter deux matelas, une couverture et des draps, qui, coupés et tressés, devaient nous servir à descendre dans le cimetière; un barreau fut scié avec les couteaux de trois déserteurs enfermés avec nous; et à deux heures du matin, je me risquai le premier. Parvenu à l'extrémité de la corde, je m'aperçus qu'il s'en fallait de près de quinze pieds qu'elle n'atteignît le sol: il n'y avait pas à hésiter; je me laissai tomber. Mais, comme dans ma chute sous les remparts de Lille, je me foulai le pied gauche, et il me devint presque impossible de marcher; j'essayais néanmoins de franchir les murs du cimetière, lorsque j'entendis tourner doucement la clef dans la serrure. C'était le geôlier et son chien, qui n'avaient pas meilleur nez l'un que l'autre: d'abord le geôlier passa sous la corde sans la voir, et le mâtin près d'une fosse où je m'étais tapis, sans me sentir. Leur ronde faite, ils se retirèrent; je pensais que mes compagnons suivraient mon exemple; mais personne ne venant, j'escaladai l'enceinte; me voilà dans la campagne. La douleur de mon pied devient de plus en plus aiguë.... Cependant je brave la souffrance; le courage me rend des forces, et je m'éloigne assez rapidement. J'avais à peu près parcouru un quart de lieue; tout à coup j'entends sonner le tocsin; on était alors à la mi-mai. Aux premières lueurs du jour, je vois quelques paysans armés sortir de leurs habitations pour se répandre dans la plaine; probablement ils ignoraient de quoi il s'agissait; mais ma jambe écloppée était un indice qui devait me rendre suspect; j'étais un visage inconnu; il était évident que les premiers qui me rencontreraient voudraient, à tout événement, s'assurer de ma personne.... Valide, j'eusse déconcerté toutes les poursuites; il n'y avait plus qu'à me laisser empoigner, et je n'avais pas fait deux cents pas, que, rejoint par les gendarmes, qui parcouraient la campagne, je fus appréhendé au corps, et ramené dans le maudit clocher.

La triste issue de cette tentative ne me découragea pas. A Bapaume, on nous avait mis à la citadelle, dans une ancienne salle de police, placée sous la surveillance d'un poste de conscrits du 30e de ligne; une seule sentinelle nous gardait; elle était au bas de la fenêtre, et assez rapprochée des prisonniers pour qu'ils pussent entrer en conversation avec elle; c'est ce que je fis. Le soldat à qui je m'adressai me parut d'assez bonne composition; j'imaginai qu'il me serait aisé de le corrompre.... Je lui offris cinquante francs pour nous laisser évader pendant sa faction. Il refusa d'abord, mais, au ton de sa voix et à certain clignotement de ses yeux, je crus m'apercevoir qu'il était impatient de tenir la somme; seulement il n'osait pas. Afin de l'enhardir, j'augmentai la dose, je lui montrai trois louis, et il me répondit qu'il était prêt à nous seconder; en même temps, il m'apprit que son tour reviendrait de minuit à deux heures. Nos conventions faites, je mis la main à l'œuvre; la muraille fut percée de manière à nous livrer passage; nous n'attendions plus que le moment opportun pour sortir. Enfin, minuit sonne, le soldat vient m'annoncer qu'il est là; je lui donne les trois louis, et j'active les dispositions nécessaires. Quand tout est prêt, j'appelle: Est-il temps? dis-je à la sentinelle. «—Oui, dépêchez-vous, me répond-t-elle,» après avoir un instant hésité. Je trouve singulier qu'elle ne m'ait pas répondu de suite; je crois entrevoir quelque chose de louche dans cette conduite; je prête l'oreille, il me semble entendre marcher; à la clarté de la lune, j'aperçois aussi l'ombre de plusieurs hommes sur les glacis; plus de doute, nous sommes trahis. Cependant, il peut se faire que j'aie trop précipité mon jugement; pour m'en assurer, je prends de la paille, je fais à la hâte un mannequin, que j'habille; je le présente à l'issue que nous avions pratiquée; au même instant, un coup de sabre à pourfendre une enclume m'apprend que je l'ai échappé belle, et me confirme de plus en plus dans cette opinion, qu'il ne faut pas toujours se fier aux conscrits. Soudain la prison est envahie par les gendarmes; on dresse un procès-verbal, on nous interroge, on veut tout savoir; je déclare que j'ai donné trois louis; le conscrit nie; je persiste dans ma déclaration; on le fouille, et l'argent se retrouve dans ses souliers; on le met au cachot.

Quant à nous, on nous fit de terribles menaces, mais comme on ne pouvait pas nous punir, on se contenta de doubler nos gardes.... Il n'y avait plus moyen de s'échapper, à moins d'une de ces occasions que j'épiais sans cesse; elle se présenta plus tôt que je ne l'aurais espéré. Le lendemain était le jour de notre départ; nous étions descendus dans la cour de la caserne; il y régnait une grande confusion, causée par la présence simultanée d'un nouveau transport de condamnés et d'un détachement de conscrits des Ardennes, qui se rendaient au camp de Boulogne. Les adjudants disputaient le terrain aux gendarmes pour former les pelotons et faire l'appel. Pendant que chacun comptait ses hommes, je me glisse furtivement dans la civière d'une voiture de bagage qui se disposait à sortir de la cour.... Je traversai ainsi la ville, immobile, et me faisant petit autant que je le pouvais, afin de n'être pas découvert. Une fois hors des remparts, il ne me restait plus qu'à m'esquiver; je saisis le moment où le charretier, toujours altéré, comme les gens de son espèce, était entré dans un bouchon pour se rafraîchir; et tandis que ses chevaux l'attendaient sur la route, j'allégeai sa voiture d'un poids dont il ne la supposait pas chargée. J'allai aussitôt me cacher dans un champ de colza; et quand la nuit fut venue, je m'orientai.

CHAPITRE XVII.

Le camp de Boulogne.—La rencontre.—Les recruteurs sous l'ancien régime.—M. Belle-Rose.

Je me dirigeai à travers la Picardie sur Boulogne. A cette époque, Napoléon avait renoncé à son projet d'une descente en Angleterre; il était allé faire la guerre à l'Autriche avec sa grande armée; mais il avait encore laissé sur les bords de la Manche de nombreux bataillons. Il y avait dans les deux camps, celui de gauche et celui de droite, des dépôts de presque tous les corps et des soldats de tous les pays de l'Europe, des Italiens, des Allemands, des Piémontais, des Hollandais, des Suisses, et jusqu'à des Irlandais.

Les uniformes étaient très variés; leur diversité pouvait être favorable pour me cacher..... Cependant je crus que ce serait mal me déguiser que d'emprunter l'habit militaire. Je songeai un instant à me faire soldat en réalité. Mais, pour entrer dans un régiment, il eût fallu avoir des papiers; et je n'en avais pas. Je renonçai donc à mon projet. Cependant le séjour à Boulogne était dangereux, tant que je n'aurais pas trouvé à me fourrer quelque part.

Un jour que j'étais plus embarrassé de ma personne et plus inquiet que de coutume, je rencontrai sur la place de la haute ville un sergent de l'artillerie de marine, que j'avais eu l'occasion de voir à Paris; comme moi, il était Artésien; mais, embarqué presque enfant sur un vaisseau de l'état, il avait passé la plus grande partie de sa vie aux colonies; depuis, il n'était pas revenu au pays, et il ne savait rien de ma mésaventure. Seulement il me regardait comme un bon vivant; et quelques affaires de cabaret, dans lesquelles je l'avais soutenu avec énergie, lui avaient donné une haute opinion de ma bravoure.

«Te voilà, me dit-il, Roger-Bontemps; et que fais-tu donc à Boulogne?—Ce que j'y fais? Pays, je cherche à m'employer à la suite de l'armée.—Ah! tu cours après un emploi; sais-tu que c'est diablement difficile de se placer aujourd'hui; tiens, si tu veux suivre un conseil.... Mais, écoute, ce n'est pas ici que l'on peut s'expliquer à son aise; entrons chez Galand.» Nous nous dirigeâmes vers une espèce de rogomiste, dont le modeste établissement était situé à l'un des angles de la place. «Ah! bonjour, Parisien, dit le sergent au cantinier.—Bonjour, père Dufailli, que peut-on vous offrir? une potée; du doux ou du rude?—Vingt-cinq dieu! papa Galand, nous prenez-vous pour des rafalés? C'est la fine rémoulade qu'il nous faut, et du vin à trente, entendez-vous?» Puis il s'adressa à moi: «N'est-il pas vrai, mon vieux, que les amis des amis sont toujours des amis. Tope là», ajouta-t-il en me frappant dans la main; et il m'entraîna dans un cabinet où M. Galand recevait les pratiques de prédilection.

J'avais grand appétit, et je ne vis pas sans une bien vive satisfaction les apprêts d'un repas dont j'allais prendre ma part. Une femme de vingt-cinq à trente ans, de la taille, de la figure et de l'humeur de ces filles qui peuvent faire le bonheur de tout un corps-de-garde, vint nous mettre le couvert: c'était une petite Liégeoise bien vive, bien enjouée, baragouinant son patois, et débitant à tout propos de grosses polissonneries, qui provoquaient le rire du sergent, charmé qu'elle eût autant d'esprit. «C'est la belle-sœur de notre hôte, me dit-il; j'espère qu'elle en a des bossoirs; c'est gras comme une pelotte, rond comme une bouée; aussi est-ce un plaisir.» En même temps Dufailli, arrondissant la forme de ses mains, lui faisait des agaceries de matelot, tantôt l'attirant sur ses genoux (car il était assis), tantôt appliquant sur sa joue luisante un de ces baisers retentissants, qui révèlent un amour sans discrétion.