En me reconnaissant, il tressaillit d'étonnement et d'épouvante: on eût dit qu'à son intérieur il venait de se livrer un combat dont il tremblait que j'eusse été le témoin. A l'air d'anxiété avec lequel il me considérait, je vis qu'il cherchait à lire dans mes yeux ce qui s'était passé. Peut-être pendant son sommeil s'était-il trahi. Il avait le front couvert de sueur, une pâleur mortelle était répandue sur ses traits; il s'efforçait de sourire en grinçant les dents malgré lui. L'image que j'avais devant moi était celle d'un damné à qui sa conscience donne la torture.... c'était Oreste poursuivi par les Euménides. Les dernières vapeurs d'un songe affreux n'étaient pas encore dissipées.... je saisis la circonstance: ce n'était pas la première fois que j'avais pris le cauchemar pour mon auxiliaire.

«Il paraît, dis-je à Raoul, que vous venez de faire un rêve bien terrible? vous avez beaucoup parlé et considérablement souffert; je vous ai éveillé pour vous délivrer des tourments que vous enduriez et des remords auxquels vous étiez en proie. Ne vous fâchez pas de ce langage, il n'est plus temps de dissimuler; les révélations de votre ami Court nous ont tout appris; la justice n'ignore aucun des détails du crime qui vous est imputé; ne vous défendez pas d'y avoir participé, l'évidence, contre laquelle vous ne pouvez rien, résulte des dires de votre complice. Si vous vous retranchez dans un système de dénégation, sa voix vous confondra en présence de vos juges, et si ce n'est pas assez de son témoignage, le boucher que vous avez assassiné près de Milly paraîtra pour vous accuser.»

A ce moment, j'examinai la figure de Raoul, et je la vis se décomposer; mais se remettant graduellement, il me répondit avec fermeté:

«M. Jules, vous voulez m'entortiller, c'est peine perdue: vous êtes malin, mais je suis innocent. Pour ce qui est de Court, on ne me persuadera pas qu'il soit coupable, encore moins qu'il m'ait inculpé, surtout quand il n'y a pas l'ombre de vraisemblance qu'il ait pu le faire.»

Je déclarai de nouveau à Raoul qu'il cherchait inutilement à me dérober la connaissance de la vérité. Au surplus, ajoutais-je, je vais vous confronter à votre ami, et nous verrons si vous osez le démentir. «Faites-le venir, repartit Raoul, je ne demande pas mieux; je suis certain que Court est incapable d'une mauvais action. Pourquoi voulez-vous qu'il aille s'accuser d'un crime qu'il n'a pas commis, et m'y impliquer de gaîté de cœur, à moins qu'il ne soit fou, et il ne peut pas l'être? Tenez, M. Jules, je suis si sûr de ce que j'avance, que s'il dit qu'il a assassiné et que j'étais avec lui, je consens à passer pour le plus grand scélérat que la terre ait porté; je reconnaîtrai pour vrai tout ce qu'il dira, j'en prends l'engagement, quitte à monter avec lui sur le même échafaud. Mourir de ça ou mourir d'autre chose, la guillotine ne me fait pas peur. Si Court parle, eh bien! tout est dit, la nappe est mise; il roulera deux têtes sur le plancher.»

Je le laissai dans ces dispositions, et j'allai proposer l'entrevue à son camarade. Celui-ci refusa, m'alléguant qu'après avoir avoué, il n'aurait jamais la force de regarder Raoul. «Puisque j'ai signé ma déclaration, disait-il, faites-la lui lire, elle suffira pour le convaincre; d'ailleurs il connaît mon écriture.» Cette répugnance, à laquelle je ne m'étais pas attendu, me contrariait d'autant plus, que souvent, en moins d'une seconde, j'ai vu les idées d'un prévenu changer du blanc au noir; je m'efforçai donc de la vaincre, et je parvins assez promptement à décider Court à faire ce que je désirais. Enfin, je mets les deux amis en présence; ils s'embrassent, et improvisant une ruse que je ne lui avais pas suggérée, bien qu'elle secondât merveilleusement mes projets, Court dit à Raoul: «Eh bien! tu as donc fait comme moi, tu as confessé notre crime? tu as bien fait.»

Celui à qui s'adressait cette phrase fut un instant comme anéanti; mais reprenant bientôt ses esprits: «Ma foi, M. Jules, c'est bien joué; vous nous avez tiré la carotte au parfait. A présent, comme je suis un homme de parole, je veux tenir celle que je vous ai donnée, en ne vous cachant rien;» et sur-le-champ il se mit à me faire un récit qui confirmait pleinement celui de son complice. Ces nouvelles révélations ayant été reçues par le commissaire dans les formes voulues par la loi, je restai à causer avec les deux assassins; ils furent dans la conversation d'une gaîté qui ne tarissait pas; c'est l'effet ordinaire de l'aveu sur les plus grands criminels. Je soupai avec eux, ils burent raisonnablement. Leur physionomie était redevenue calme; il n'y avait plus de vestige de la catastrophe de la veille: on voyait que c'était une affaire arrangée; en avouant, ils avaient pris l'engagement de payer leur dette à la justice. Au dessert, je leur annonçai que nous partirions dans la nuit pour Corbeil; «en ce cas, dit Raoul, ce n'est pas la peine de nous coucher,» et il me pria de lui faire apporter un jeu de cartes. Quand arriva la voiture qui devait nous emmener, ils étaient à faire leur cent de piquet aussi paisiblement que de bons bourgeois.

Ils montèrent dans le coucou sans que cela parût leur faire la plus légère impression. Nous n'étions pas encore à la barrière d'Italie, qu'ils ronflaient comme des bienheureux; à huit heures du matin ils ne s'étaient pas éveillés, et nous entrions dans la ville.

CHAPITRE XLIII.

Arrivée à Corbeil.—Sornettes populaires.—La foule.—Les gobe-mouches.—La bonne compagnie.—Poulailler et le capitaine Picard.—Le dégoût des grandeurs.—Le marchand de dindons.—Le général Beaufort.—L'idée qu'on se fait de moi.—Grande terreur d'un sous-préfet.—Les assassins et leur victime.—Le repentir.—Encore un souper.—Mettez des couteaux.—Révélations importantes, etc., etc.