»Ah! M. Jules, s'écria-t-il en sanglottant, je suis un grand coupable; je vais tout vous raconter.»

Je m'étais bien gardé de dire à Court de quel assassinat il était accusé; comme probablement il avait commis plus d'un meurtre, je ne voulus rien spécifier; j'espérais qu'en restant dans des termes vagues, en m'abstenant de toute désignation trop précise, il me mettrait peut-être sur la voie d'un crime autre que celui pour lequel il était poursuivi. Court réfléchit un instant.

«Eh bien! oui, c'est moi qui ai assassiné le marchand de volailles. Fallait-il qu'il eût l'ame chevillée dans le corps! Le pauvre diable! en être revenu après un assaut pareil! Voici comment cela s'est fait, M. Jules: que je meure sur l'heure si je mens.... Ils étaient plusieurs Normands qui s'en retournaient après avoir débité leur marchandise à Paris.... Je les croyais chargés d'argent; j'allai en conséquence les attendre au passage: j'arrête les deux premiers qui se présentent, mais je ne trouve presque rien sur eux.... J'étais alors dans la plus affreuse nécessité; c'était la misère qui me poussait; je sentais que ma femme manquait de tout, ça me saignait le cœur. Enfin, pendant que je me livre au désespoir, j'entends le bruit d'une voiture: je cours, c'était celle d'un marchand de volailles. Je le surprends à moitié endormi; je le somme de me donner sa bourse; il se fouille, je le fouille moi-même: il possédait en tout quatre-vingts francs. Quatre-vingts francs! qu'est-ce que c'est quand on doit à tout le monde? J'avais deux termes à payer; mon propriétaire avait menacé de me mettre à la porte. Pour comble de disgrâce, j'étais harcelé par d'autres créanciers. Que vouliez-vous que je fisse avec quatre-vingts francs? La rage m'empoigne, je prends mes pistolets et les décharge tous les deux dans la poitrine du messière. Quinze jours après, on m'a donné la nouvelle qu'il était encore vivant... Jugez si j'ai été surpris! aussi depuis ce moment je n'ai pas eu une minute de repos; je me doutais bien qu'il me jouerait quelque mauvais tour.

—»Vos craintes étaient fondées, lui dis-je: mais le marchand de volaille n'est pas le seul que vous avez assassiné; et ce boucher que vous avez criblé de coups de couteau, après lui avoir enlevé sa sacoche?

—»Pour celui-là, reprit le scélérat, Dieu veuille avoir son ame! Je répondrais bien que s'il dépose contre moi, ce ne sera qu'au jugement dernier.

—»Vous êtes dans l'erreur, le boucher n'en mourra pas.

—»Ah! tant mieux, s'écria Court.

—»Non il n'en mourra pas, et je dois vous prévenir qu'il a signalé, vous et vos complices de manière à ce qu'on ne puisse pas s'y méprendre.»

Court essaya de soutenir qu'il n'avait pas de complices; mais il n'eut pas la force de persister long-temps dans le mensonge, et il finit par m'indiquer Clair Raoul. J'insistai pour qu'il m'en nommât d'autres, ce fut en vain: je dus provisoirement me contenter des aveux qu'il venait de faire, et dans la crainte qu'il n'imaginât de les rétracter, je fis immédiatement appeler le commissaire, en présence de qui il les réitéra dans les plus grands détails.

C'était sans doute une première victoire que d'avoir déterminé Court à se reconnaître coupable et à signer ses déclarations, mais il m'en restait une seconde à remporter: il s'agissait d'amener Raoul à suivre l'exemple de son ami. Je pénétrai sans bruit dans la pièce où il était: Raoul dormait; je prends des précautions pour ne pas l'éveiller, et m'étant placé près de lui, je parle bas dans la direction de son oreille; il remue légèrement, ses lèvres s'agitent, je présume qu'en lui adressant des questions, il y répondra; sans élever la voix, je l'interroge sur son affaire; il articule quelques paroles inintelligibles, mais il m'est impossible de donner un sens à ce qu'il dit. Cette scène de somnambulisme durait depuis près d'un quart d'heure, lorsqu'à cette interpellation, qu'avez-vous fait du couteau? Il éprouva un sursaut, proféra quelques mots entrecoupés, et tourna ses regards de mon côté.