M. Picard.»C'était un bien adroit voleur que Poulailler; depuis Cartouche on n'avait pas vu son pareil. Je n'en finirais pas si je voulais vous dire seulement le quart de ce que ma mère m'en a rapporté; la bonne femme a bientôt quatre-vingts ans, elle se souvient de loin.
Le général Beaufort.»Au fait, avocat, pas de digression.
Lady Owinson.»Général, n'interrompez donc pas. Allons, M. Picard...
M. Picard.»Pour vous abréger, la Cour était à Fontainebleau; on y célébrait des réjouissances à l'occasion d'un mariage. Mon père, qui était capitaine de maréchaussée, reçoit dans la nuit un exprès qui lui annonce qu'à la suite d'un bal, plusieurs individus déguisés en grands seigneurs ont disparu, emportant avec eux les parures en diamants de la plupart des dames qui figuraient dans les quadrilles. Il y en avait pour une somme considérable. Cet enlèvement s'était effectué avec tant d'audace et de subtilité, qu'il était tout naturel de l'attribuer à Poulailler. On l'avait vu, à la tête d'une cavalcade de six hommes, superbement montés, prendre la route de Paris. Il était à présumer que c'étaient les voleurs, et qu'ils passeraient à Essonne. Mon père s'y rendit sur-le-champ, et là, il apprit que la cavalcade était descendue à l'auberge du Grand-Cerf, c'est aujourd'hui la maison déserte qu'on appelle la ferme. Ils étaient tous couchés, et leurs chevaux étaient à l'écurie. Mon père voulut d'abord s'emparer des chevaux; ils les trouva sellés, bridés, et ferrés à rebours, si bien qu'ils semblaient aller dans l'endroit d'où ils venaient.
Lady Owinson.»Voyez un peu quelle ruse! Ils les savent toutes, ces brigands!
M. Picard.»Mon père fit couper les sous-ventrières, et aussitôt il monta à la chambre de Poulailler; mais averti par un des siens qui faisait le guet, celui-ci avait déjà levé le pied, et toute la bande s'était dispersée dans la campagne. Il n'y avait pas de temps à perdre pour se mettre à leur poursuite. Mon père ne s'arrêta qu'à la Cour-de-France, où on lui dit qu'on avait vu entrer un beau monsieur dans un cabaret, qu'il avait un habit tout couvert d'or et des belles plumes sur son chapeau. Pas de doute, c'est Poulailler. Mon père va droit au cabaret, le beau monsieur y était: au nom du roi, je vous arrête, lui dit mon père. «Ah! mon bon monsieur, ne m'arrêtez pas, je ne suis pas celui que vous croyez, je suis qu'un pauvre diable, qui menait à Paris un troupiau de dindons; j'ai rencontré sur mon chemin un seigneur qui me les a achetés, et qui a troqué sa défroque contre la mienne; je n'ai pas perdu au change, sans compter qu'il m'a bien payé ma marchandise quinze beaux louis d'or, qu'il m'a donnés... si c'est lui que vous cherchez, ne lui faites pas de mal... c'est un si brave homme! Il m'a dit comme ça qu'il était dégoûté de vivre avec les grands, et qu'il voulait tâter de la vie des petits... Si vous le voyez sur la route, on dirait, ma foi de Dieu! qu'il n'a fait que ça depuis qu'il est au monde; il gaule ses dindons, dame, il faut voir! il n'y a pas de danger qu'ils s'écartent.» Mon père n'eut pas plus tôt reçu ce renseignement qu'il se mit à galoper après le nouveau marchand de dindons; il l'eut atteint promptement. Poulailler se voyant découvert, voulut prendre la fuite; mon père le gagna de vitesse: alors le brigand lui tira deux coups de pistolet: mais, sans se déconcerter, mon père sauta de cheval, saisit Poulailler à la gorge, et après l'avoir terrassé, il le garrotta. Je vous réponds que c'était un rude homme que ce Poulailler, mais mon père l'était aussi.
Le général Beaufort.»Eh bien! capitaine Picard, je n'avais donc pas tort de dire que vous êtes un enfant de la balle.
Moi (au général Beaufort).»Général, je vous demande pardon, mais plus je vous considère, plus il me semble que j'ai l'honneur de vous connaître; ne commandiez-vous pas les gendarmes à Mons?
Le général.»Oui, mon ami, en 1793.... Nous étions avec Dumouriez et le duc d'Orléans actuel.
Moi.»C'est cela, général, j'étais sous vos ordres.