Le général. (me tendant la main avec enthousiasme).»Eh! venez donc, mon camarade, que je vous embrasse; je vous retiens à dîner. Messieurs, je vous présente un de mes anciens gendarmes; il est taillé en force, celui-là, j'espère qu'il aurait bien arrêté Poulailler; n'est-ce pas, M. Picard!»

Pendant que le général pressait mes mains dans les siennes, un gendarme m'ayant aperçu parmi les spectateurs, vint à moi, et me touchant légèrement l'épaule: «M. Vidocq, me dit-il, le procureur du roi vous demande.» Soudain, tout autour de moi, je vis les visages s'alonger d'une étrange façon. Quoi! c'est Vidocq? et puis c'est Vidocq, c'est Vidocq, répétait-on, et les plus empressés donnaient force coups de coude pour se faire jour jusqu'à moi. On se montait les uns sur les autres pour me voir ou de plus près ou de plus loin. Toute cette masse de curieux s'imaginait vraisemblablement que je n'avais pas figure humaine; les exclamations de surprise que je saisissais à la volée m'en donnèrent la preuve; il en est quelques-unes que je n'ai pas oubliées. Tiens, il est blond! je le croyais brun... on le dit si mauvais, il n'en a pourtant pas l'air... c'est ce gros réjoui!... fiez-vous donc à la mine.

Telles étaient à peu près les observations que le public faisait en prenant mon signalement. Il y avait une telle affluence, que je n'arrivai pas sans peine auprès du procureur du roi: ce magistrat me chargea de conduire les prévenus devant le juge d'instruction. Court, que j'emmenai le premier, parut intimidé quand il se vit en présence de plusieurs personnes: je l'exhortai à renouveler ses aveux; il le fit sans trop de difficulté, pour tout ce qui était relatif à l'assassinat du boucher; mais interrogé au sujet du marchand de volailles, il rétracta ce qu'il m'avait dit, et il fut impossible de l'amener à déclarer qu'il avait d'autres complices que Raoul. Celui-ci, introduit dans le cabinet, ne balança pas à confirmer tous les faits consignés dans le procès-verbal de l'interrogatoire qu'il avait subi à la suite de son arrestation. Il raconta longuement et avec un imperturbable sang-froid tout ce qui s'était passé entre eux et le malheureux Fontaine, jusqu'à l'instant où il l'avait frappé. «L'homme, dit-il, n'était qu'étourdi par les deux coups de bâton; lorsque je vis qu'il ne tombait pas, je m'approchai de lui comme pour le soutenir; j'avais à la main le couteau qui est ici sur la table.» En même temps, il s'élance vers le bureau, saisit brusquement l'instrument de son crime, fait deux pas en arrière, et roulant deux yeux dans lesquels la fureur étincelle, il prend une attitude menaçante. Ce mouvement auquel on ne s'était pas attendu glaça d'épouvante toute l'assistance; le sous-préfet faillit se trouver mal; moi-même, je n'étais pas sans quelque frayeur: cependant, persuadé qu'il était prudent de n'attribuer ce mouvement de Raoul qu'à un bon motif, «Eh! messieurs, que craignez-vous? dis-je en souriant, Raoul est incapable de commettre une lâcheté et de mésuser de la confiance qu'on lui témoigne; il n'a pris le couteau que pour vous mettre à même de mieux juger le geste.—Merci, M. Jules, me dit cet homme, charmé de l'explication, et en déposant tranquillement le couteau sur la table; il ajouta: «J'ai voulu seulement vous montrer comment je m'en suis servi.»

La confrontation des prévenus avec Fontaine était indispensable pour compléter les préliminaires de l'instruction: on consulte le médecin, afin de savoir si l'état du malade lui permet de soutenir une si rude épreuve, et sur sa réponse affirmative, Court et Raoul sont amenés à l'hôpital. Introduits dans la salle où est le boucher, ils cherchent des yeux leur victime. Fontaine a la tête enveloppée, sa figure est recouverte de linges, il est méconnaissable, mais près de lui sont exposés les vêtements et la chemise qu'il portait lorsqu'il fut si cruellement assailli. «Ah! pauvre Fontaine! s'écrie Court en tombant à genoux au pied du lit que décorent ces sanglants trophées, pardonnez aux misérables qui vous ont mis dans cet état; puisque vous en êtes réchappé, c'est une permission de Dieu; il a voulu vous conserver pour que nous portions la peine de nos méfaits. Pardon! pardon! répétait Court en cachant son visage dans ses mains.» Pendant qu'il s'exprimait ainsi, Raoul, qui s'était également agenouillé, gardait le silence, et paraissait plongé dans une affliction profonde. «Allons! debout, et regardez le malade en face, leur dit le juge que j'accompagnais.» Ils se levèrent. «Otez de ma vue ces assassins, s'écria Fontaine, je ne les ai que trop reconnus à leur figure et au son de leur voix.»

Cette reconnaissance et la vue des coupables étaient plus que suffisantes pour établir que Court et Raoul avaient assassiné le boucher; mais j'étais en outre convaincu qu'ils avaient bon nombre d'autres crimes à se reprocher, et que, pour les commettre, ils avaient dû être plus de deux; c'était là encore un secret qu'il m'importait de leur arracher; je résolus de ne pas les quitter sans qu'ils me l'eussent révélé tout entier. Au retour de la confrontation, je fis servir dans la prison à souper pour les prévenus et pour moi; le concierge me demanda s'il fallait mettre des couteaux sur la table. «Oui, oui, lui dis-je, mettez des couteaux.» Mes deux convives mangèrent avec autant d'appétit que s'ils eussent été les plus honnêtes gens du monde. Quand ils eurent une légère pointe de vin, je les ramenai adroitement sur la pensée de leurs crimes. «Vous n'avez pas le fonds mauvais, leur dis-je, je gagerais que vous avez été entraînés; c'est quelque scélérat qui vous a perdus. Pourquoi ne pas en convenir? puisque vous avez ressenti un mouvement de compassion et de repentir lorsque vous avez vu Fontaine, il m'est démontré que vous voudriez, au prix de votre sang, n'avoir pas versé celui que vous avez répandu. Eh bien! si vous vous taisez sur vos complices, vous êtes responsables de tout le mal qu'ils feront. Plusieurs des personnes que vous avez attaquées ont déposé que vous étiez au moins quatre dans vos expéditions.

—»Elles se sont trompées, répliqua Raoul, parole d'honneur, M. Jules; nous n'avons jamais été plus de trois, l'autre est un ancien lieutenant des douanes, qui se nomme Pons Gérard, il reste tout près de la frontière, dans un petit village entre la Capelle et Hirson, département de l'Aisne. Mais, si vous voulez l'arrêter, je vous préviens que c'est un lapin qui n'a pas froid aux yeux.

—»Non, dit Court, il n'est pas facile à brider, et si vous ne prenez pas toutes vos précautions, il vous donnera du fil à retordre.

—»Oh! c'est un rude compère, reprit Raoul. Vous n'êtes pas manchot non plus, M. Jules, mais dix comme vous ne lui feraient pas peur; en tout cas, vous êtes averti: d'abord, s'il a vent que vous le cherchez, il n'y a pas loin de chez lui en Belgique, il filera; si vous le surprenez, il résistera. Ainsi, trouvez moyen de le prendre endormi.

—»Oui, mais il ne dort guères, observa Court.»

Je m'informai des habitudes de Pons Gérard et me fis donner son signalement. Dès que j'eus obtenu tous les renseignements dont je pensais avoir besoin pour m'assurer de sa personne, songeant à faire constater les révélations que je venais d'entendre, je proposai aux deux prisonniers d'écrire sur-le-champ à celui des magistrats qui avait caractère pour recevoir leurs aveux. Raoul mit la main à la plume, et lorsqu'il eut achevé, bien qu'il fût près d'une heure du matin, je portai moi-même la lettre au procureur du roi; elle était à peu près conçue en ces termes: