Court.»C'est cela: fermes et contrits.

Le bourreau arrive. Au moment d'être placés sur la charrette, les patients me font leurs adieux: «C'est pourtant deux têtes de mort que vous venez d'embrasser, me dit Raoul.»

Le cortège s'avance vers le lieu du supplice. Raoul et Court sont attentifs aux exhortations de leurs confesseurs; tout à coup je les vois tressaillir: une voix a frappé leur oreille, c'est celle de Fontaine, qui, rétabli de ses blessures, est venu se mêler à la foule des spectateurs. Il est animé par l'esprit de vengeance; il s'abandonne aux transports d'une joie atroce. Raoul l'a reconnu; d'un coup-d'œil, qu'accompagne l'expression muette d'une pitié méprisante, il semble me dire que la présence de cet homme lui est pénible. Fontaine était près de moi, je lui ordonnai de s'éloigner; et par un signe de tête, Raoul et son camarade me témoignèrent qu'ils me savaient gré de cette attention.

Court fut exécuté le premier; monté sur l'échafaud, il me regarda encore comme pour me demander si j'étais content de lui. Raoul ne montra pas moins de fermeté; il était dans la plénitude de la vie; par deux fois sa tête rebondit sur le fatal plancher, et son sang jaillit avec tant de force, qu'à plus de vingt pas des spectateurs en furent couverts.

Telle fut la fin de ces deux hommes, dont la scélératesse était moins l'effet d'un mauvais naturel que celui d'un contact avec des êtres pervertis, qui, au sein même de la société générale, forment une société distincte, qui a ses principes, ses vertus et ses vices. Raoul n'avait pas plus de trente-huit ans; il était grand, élancé, agile et vigoureux; son sourcil était élevé; il avait l'œil petit, mais vif, et d'un noir étincelant; son front, sans être déprimé, fuyait légèrement en arrière; ses oreilles étaient tant soit peu écartées, et semblaient être entées sur deux protubérances, comme celles des Italiens, dont il avait le teint cuivré. Court avait une de ces figures qui sont des énigmes difficiles à expliquer; son regard n'était pas louche, mais il était couvert, et l'ensemble de ses traits n'avait, à vrai dire, ni bonne ni mauvaise signification; seulement des saillies osseuses prononcées, soit à la base de la région frontale, soit aux deux pommettes, dénotaient quelqu'instinct de férocité. Peut-être ces indices d'un appétit sanguinaire s'étaient-ils développés par l'habitude du meurtre..... D'autres détails, qui appartenaient plus particulièrement au jeu de sa physionomie, avaient un sens non moins profond; à les considérer, on y voyait quelque chose de maudit qui inquiétait et faisait frémir. Court était âgé de quarante-cinq ans, et depuis sa jeunesse, il était entré dans la carrière du crime! Pour jouir d'une si longue impunité, il lui avait fallu une forte dose d'astuce et de finesse.

Les commissions qui me furent confiées par ces deux assassins étaient de nature à prouver que leur cœur était encore accessible à de bons sentiments; je m'en acquittai avec ponctualité: quant aux présents qu'ils me firent, je les ai conservés, et l'on peut voir chez moi les deux Pensées chrétiennes et les deux crucifix.

Pons Gérard, que l'on ne put pas convaincre de meurtre, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.

FIN DU TOME TROISIÈME.

TABLE
DES MATIÈRES
Du Tome troisième.
Pages.
[CHAPITRE XXXII] M. de Sartines et M. Lenoir.—Lesfilous avant la révolution.—Le divertissementd'un lieutenant-général de police.—Jadiset aujourd'hui.—Les muets de l'abbé Sicard etles coupeurs de bourse.—La mort de Cartouche.—Premiersvoleurs agents de la police.Les enrôlements volontaires et les bataillonscoloniaux.—Les bossus alignés et les boiteuxmis au pas.—Le fameux Flambard et la belleisraélite.—Histoire d'un chauffeur devenu mouchard;son avancement dans la garde nationaleparisienne.—On peut être patriote et grinchir.—Jedonne un croc-en-jambe à Gaffré.—Lesmeilleurs amis du monde.—Je me méfie.—Deuxheures à Saint-Roch.—Je n'ai pas lesyeux dans ma poche.—Le vieillard dans l'embarras.—Lesdépouilles des fidèles.—Filouet mouchard, deux métiers de trop.—Le dangerde passer devant un corps-de-garde.—Nouveaucroc-en-jambe à Gaffré.—Goupil meprend pour un dentiste.—Une attitude.[1]
[CHAPITRE XXXIII] Un enfonceur enfoncé.—Laprovocation.—Les loups, les agneaux et lesvoleurs.—Ma profession de foi.—La bandeà Vidocq et le Vieux de la Montagne.—Il n'y aplus de morale dans la police.—Mes agentscalomniés.—Il n'est si bon matou qui attrapeune souris avec des mitaines.—L'instrument dupéché.—Mettez des gants.—Desplanques,ou l'amour de l'indépendance; où diable va-t-ilse nicher?—Le réglement de MM. Delavauet Duplessis.—Les roulettes ambulantes et lestrop-philanthropes.—Les bonnes mœurs, lesbonnes lettres, les tonnes études.—Les jésuitesde robe longue et de robe courte.—L'empiredu cotillon.—Dureté des voleurs qui se croient,corrigés.—Coco-Lacour et un ancien ami.—Castigatridendo mores.[28]
[CHAPITRE XXXIV] Dieu vous bénisse.—Les conciliabules.—L'héritaged'Alexandre.—Lescancans et les prophéties.—Le salut en spirale.—Grandeconjuration.—Enquête.—Révélationsau sujet d'un Monseigneur le dauphin.—Jesuis innocent.—La fable souvent reproduite.—LesPlutarques du pilier littéraireet l'imprimeur Tiger.—L'histoire admirable etpourtant véridique du fameux Vidocq.—Samort, en 1875.[52]
[CHAPITRE XXXV] Les nouvellistes de malheur.—L'échode la rue de Jérusalem et lieux circonvoisins.—ToujoursVidocq.—Feus les Athénienset défunt Aristide.—L'ostracisme et les coquilles.—Lapatte du chat.—Je fais des voleurs.—Lesdeux Guillotin.—Le cloaque Desnoyers.—Lechaos et la création.—Monsieur Double-Crocheet la cage à poulet.—Une misedécente.—Le suprême bon ton.—Guerre auxmodernes.—Le Cadran bleu de la canaille.—Unesociété bien composée.—Les orientalisteset les argonautes.—Les gigots des prés salés.—Laqueue du chat.—Les pruneaux et lachahut.—Riboulet et Manon la Blonde.—L'entréetriomphale.—Le petit père noir.—Deuxballades.—L'hospitalité.—L'ami decollége.—Les Enfants du Soleil.[73]
[CHAPITRE XXXVI] Un habitué de la Petite-Chaise.—Jene suis pas trop calé.—Une chambre àdévaliser.—Les oranges du père Masson.—Letas de pierres.—Il ne faut pas se compromettre.—Undéménagement nocturne.—Levoleur bon enfant.—Chacun son goût.—Mapremière visite à Bicêtre.—A bas Vidocq!—Superbediscours.—Il y a de quoi frémir.—l'orage s'appaise.—On ne me tuera pas.[102]
[CHAPITRE XXXVII] L'utilité d'un bon estomac.—L'occurencesuspecte.—La procession desballots.—Les Hirondelles de la Grève.—Lacommodité d'un fiacre.—Les fredaines de cesmessieurs.—Le garçon de chantier.—Il n'ya plus de fiat du tout.—Madame Bras, ou lamarchande scrupuleuse.—Annette ou labonne femme.—On ne mange pas toujours.—Lepremier qui fut roi.—Vidocq enfoncé,pièce nouvelle, dont le dernier acte se passeau corps-de-garde.—Je joue le rôlede Vidocq.—Représentation à mon bénéfice.—Applaudissementsunanimes.—LaPomme rouge.—Le Grand casuel.—L'inspectiondes papiers.—Je fais évader unvoleur.—Le vétéran qui prend un potage.—L'auteurdu Pied-de-Mouton.—Les bas et lesmadras accusateurs.—J'ai perdu ma pièce decinq francs.—Le soufflet et le marchand devin.—Je suis arrêté.—La ronde du commissaire.—Madélivrance.—La chute dubandeau.—Vidocq l'enfonceur reconnu dansVidocq l'enfoncé.—Souhaitez-vous un bonconseil?—Gare à la caboche.[122]
[CHAPITRE XXXVIII] Allons à Saint-Cloud.—L'aspirantmouchard.—Le système des diversions,ou les trompeuses amorces.—Une visite matinale.—Ledésordre d'une chambre à coucher.—Singulièresremarques.—Néant aurapport.—Ce sont d'honnêtes gens dans lefaubourg Saint-Marceau.—Les pattes du dindon.—Prenezgarde à vos souliers.—Sacrificeau dieu des ventrus. Deus est in nobis.—Lalangue de monsieur Judas.—Le nectar dupolicien.—Explication du mot Traiffe.—Lesdeux maîtresses.—L'homme qui s'arrêtelui-même.—Le contentement donne des ailes.—Lenouvel Epictète.—Un monologue.—L'incrédulitédésespérante.—Métamorphosed'un tilbury en philosophes.—La tradition.—Lamaîtresse d'un prince russe.—Le pain demunition et les sorbets de Tortoni.—La mèreBariole.—Le vieux sérail ou l'enfer d'unefemme entretenue.—Les courtisanes et les chevauxde fiacre.—L'amie de tout le monde.—L'invulnérable.—Letableau des Sabines.—L'Archesainte.—La tire-rire.—Infandumregina jubes....—Haine aux épaulettes.—Ah!petit fourier!—Les bons sentiments.—L'étrangereligion.—Le billet de loterie et lachâsse de Sainte-Geneviève.—Il n'est pas depetite économie.—Exemple de fidélité remarquable.—Pénélope.—Leserment des filles.—Je te connais, beau masque.—Voyage dansParis.—Louison la blagueuse.—Nécessitén'a pas de loi.—Le monstre.—Une furie.—Devoircruel.—Emilie au violon.—Retourchez la Bariole.—La petite bouteille desamis.—Le trépied de la Sybille.—Philémonet Baucis.—Joséphine Réal, ou les fruits d'unebonne éducation.—Réflexions philosophiquessur la concorde et la mort.—Trois arrestations.—Letraître puni.—Un trait pour lanouvelle Morale en action.—Une mise en liberté.—Réponseaux critiques.[152]
[CHAPITRE XXXIX] Je m'effraie de ma renommée.—L'approched'une grande fête.—Les voleursclassés.—Les rouletiers aux abois.—Un délugede dénonciations.—Je faillis la gober.—Lematelas, les fausses clés et la pince.—La confessionpar vengeance.—Le terrible Limodin.—Lamanie de moucharder.—La voleuse quise dénonce.—Le bon fils.—L'évadé malencontreux.—Legâteau des rois et la reine de la fève.—Lebaiser perfide.—La difficulté tournée.—Lepanier de la blanchisseuse.—L'enfant volé.—Leparapluie qui ne met pas à couvert.—Lamoderne Sapho.—La liberté n'est pas le premierdes biens.—Les inséparables.—Héroïsmede l'amitié.—Le vice a ses vertus.[208]
[CHAPITRE XL] Nos amis les ennemis.—Le bijoutieret le curé.—L'honnête homme.—Lacachette et la cassette.—Une bénédiction duciel et le doigt de Dieu.—Fatale nouvelle.—Noussommes ruinés.—L'amour du prochain.—Lescosaques sont innocents.—100,000 francs,50,000 francs, 10,000 francs ou la récompenseau rabais.—Le faux soldat.—L'entorse decommande.—La tonnelière de Livry.—Lapetite réputation locale.—Je suis juif.—Monpélerinage avec la religieuse de Dourdans.—Lephénix des femmes.—Ma métamorphoseen domestique allemand.—Mon arrestation.—Jesuis incarcéré.—Le hacheur de paille.—Monentrée en prison.—Les étrangers ontdes amis partout.—Le rat d'église.—L'habitviande.—Les boutons de ma redingote.—Cequ'entend toujours un ivrogne.—Mon histoire.—Labataille de Montereau.—J'ai volé monmaître.—Projet d'évasion.—Voyage en Allemagne.—Lapoule noire.—Confidence au procureurdu roi.—Ma fuite avec un compagnond'infortune.—Cent mille écus de diamants.—Leminimum.[250]
[CHAPITRE XLI] Les glaces enlevées.—Un beaujeune homme.—Mes quatre états.—La fringale.—Leconnaisseur.—Le Turc qui a venduses odalisques.—Point de complices.—Legénéral Bouchu.—L'inconvénient des bonsvins.—Le petit saint Jean.—Le premierdormeur de France.—Le grand uniforme etles billets de banque.—La crédulité d'un recéleur.—Vingt-cinqmille francs de flambés.—L'officieux.—Capturede vingt-deux voleurs.—L'adorablecavalier.—Le parent detout le monde.—Ce que c'est d'être lancé.—LesLovelaces de carcan.—L'aumônier du régiment.—Surpriseau café Hardi.—L'Anacréondes galères.—Encore une petite chanson.—Jevais à l'affût aux Tuileries.—Ungrand seigneur.—Le directeur de la police duChâteau.—Révélations au sujet de l'assassinatdu duc de Berry.—Le géant des voleurs.—Paraîtreet disparaître.—Une scène, par madamede Genlis.—Je suis accoucheur.—LesSynonymes.—La mère et l'enfant se portentbien.—Une formalité.—Le baptême.—Iln'y a pas de dragées.—Ma commère à Saint-Lazarre.—Unpendu.—L'allée des voleurs.—Lemédecin dangereux.—Craignez les bénéfices.—Jerevois d'anciens amis.—Undîner au Capucin.—J'enfonce les Bohémiens.—Untour chez la duchesse.—On retrouve lesobjets.—Deux montagnes ne se rencontrentpas.—La bossue moraliste.—La foire de Versailles.—Lesinsomnies d'une marchande denouveautés.—Les ampoules et la chasse auxpunaises.—Amour et tyrannie.—Le grillageet les rideaux verts.—Scènes de jalousie.—Jem'éclipse.[274]
[CHAPITRE XLII] Le boucher bon enfant.—Tropparler nuit.—L'innocence du petit vin.—Unassassinat.—Les magistrats de Corbeil.—Lalevée du corps.—L'adresse accusatrice.—Si ce n'est pas toi, c'est ton frère.—Lablessure perfide.—C'est lui.—Le front deCaïn.—Le réveil matinal.—Arrestation dedeux époux.—Un coupable.—J'en chercheun autre.—L'accusé de libéralisme.—Lesgoguettes, ou les bardes du quai du Nord.—Unecouleur.—Les chansons séditieuses.—J'aideà la cuisine.—Le vin de propriétaire.—L'hommeirréprochable.—Translationà la préfecture.—Une confession.—Résurrectiond'un marchand de volailles.—Unescène de somnambulisme.—La confrontation.—Habemusconfitentes reos.—Deux amiss'embrassent.—Un souper sous les verroux.—Départde Paris.[339]
[CHAPITRE XLIII] Arrivée à Corbeil.—Sornettespopulaires.—La foule.—Les gobe-mouches.—Labonne compagnie.—Poulailler et le capitainePicard.—Le dégoût des grandeurs.—Lemarchand de dindons.—Le général Beaufort.—L'idéequ'on se fait de moi.—Grandeterreur d'un sous préfet.—Les assassins etleur victime.—Le repentir.—Mettez des couteaux.—Révélationsimportantes, etc., etc.[373]
[CHAPITRE XLIV] Voyage à la frontière.—Un brigand.—Lamère Bardou.—Les indicationsd'une petite fille.—La délibération.—J'abordemon homme.—La reconnaissance simulée.—Quelgaillard!—Les deux font la paire.—Lefaux contrebandier.—L'avis perfide.—Lebrigand pétrifié.—Il ne faut pas tenter le diable.—Jedélivre le pays d'un fléau.—L'Hercule àla peau d'ours.—Le mangeur de tabac.[394]
[CHAPITRE XLV] Une visite à Versailles.—Lesgrandes bouches et les petits morceaux.—Larésignation.—Les transes d'un criminel.—C'estsoi-même qui fait son sort.—Le sommeild'un meurtrier.—Les nouveaux convertis.—Ilsm'invitent à leur exécution.—Réflexionsau sujet d'une boîte en or.—Le Megdes Megs.—Il n'y a pas de honte.—L'heurefatale.—Nous nous retrouverons là-bas.—LaCarline.—Les deux Jean de la vigne.—J'embrassedeux têtes de mort.—L'esprit devengeance.—Dernier adieu.—L'éternité.[409]