De semblables explications altèrent toujours plus ou moins: tous les rogomistes qui se trouvaient sur notre chemin nous devaient quelque chose: plus de cent poissons furent bus en l'honneur de notre nouvelle liaison, nous ne devions plus nous séparer. «Viens avec nous, viens, me disaient-ils.» Ils étaient si pressants, que n'ayant pas la force de me dérober à leurs instances je consentis à les reconduire chez eux, rue des Filles-Dieu, nº 14, où ils logeaient dans une maison garnie. Une fois dans leur galetas, il me fut impossible de refuser de partager leur lit: on ne se fait pas d'idée, comme ils étaient bons enfants; moi je l'étais aussi, et ils en étaient d'autant plus persuadés que le compère Riboulet, durant une heure environ que je fis semblant de dormir leur fit de moi à voix basse un éloge, dont la moitié même ne pouvait être vraie, sans que j'eusse mérité dix condamnations à perpétuité. Je n'étais pas né coiffeur, comme certain personnage que le spirituel Figaro exposait sur la sellette du ridicule, j'étais né coiffé, et j'avais un bonheur à faire mourir de chagrin toute une génération d'honnêtes gens. Enfin Riboulet, m'avait si bien mis dans les papiers de nos hôtes, que dès la pointe du jour ils me proposèrent d'être d'expédition avec eux, pour un vol qu'ils allaient commettre rue de la Verrerie.
Je n'eus que le temps de faire avertir le chef de la deuxième division, qui prit si bien ses mesures, qu'ils furent arrêtés porteurs des objets volés. Riboulet et moi, nous étions restés en gaffe, afin de donner l'éveil en cas d'alerte, croyaient les voleurs, mais plus réellement pour voir si la police était à son poste. Quand ils passèrent près de nous, tous trois emballés dans un fiacre d'où ils ne pouvaient nous apercevoir. «Eh bien! me dit Riboulet, les voilà comme dans la chanson de Manon, tretous paumés marrons.» Ils furent pareillement tretous condamnés, et si les noms de Debuire, de Rolé, d'Hippolyte dit la Biche sont encore inscrits sur le contrôle des bagnes, c'est parce que j'ai passé une soirée chez Guillotin aux Enfants du Soleil.
CHAPITRE XXXVI.
Un habitué de la Petite Chaise.—Je ne suis pas trop calé.—Une chambre à dévaliser.—Les oranges du père Masson.—Le tas de pierres.—Il ne faut pas se compromettre.—Un déménagement nocturne.—Le voleur bon enfant.—Chacun son goût.—Ma première visite à Bicêtre.—A bas Vidocq!—Superbe discours.—Il y a de quoi frémir.—L'orage s'appaise.—On ne me tuera pas.
Souvent les voleurs tombaient sous ma coupe à l'instant où je m'y attendais le moins: on eût que leur mauvais génie les poussait à venir me trouver. Ceux qui se jetaient ainsi dans la gueule du loup étaient, il faut en convenir, terriblement chanceux, ou diablement stupides. A voir avec quelle facilité la plupart d'entre eux s'abandonnaient, j'étais toujours étonné qu'ils eussent choisi une profession dans laquelle, pour écarter les périls, tant de précautions sont nécessaires: quelques-uns étaient d'une bonhomie telle, que je regardais presque comme miraculeuse l'impunité dont ils avaient joui jusqu'au moment où ils m'avaient rencontré pour leurs péchés. Il est incroyable que des individus, créés exprès pour donner dans tous les panneaux, aient attendu ma venue à la police pour se faire prendre. Avant moi, la police était donc faite en dépit du bon sens, ou bien encore, j'étais favorisé par de singuliers hasards; dans tous les cas, il est, comme on dit, des hasards qui valent du neuf: on en jugera par le récit suivant.
Un jour vers la brune, vêtu en ouvrier des ports, j'étais assis sur le parapet du quai de Gèvres, lorsque je vis venir à moi un individu que je reconnus pour être un des habitués de la Petite Chaise et du Bon Puits, deux cabarets fort renommés parmi les voleurs.
—«Bon soir, Jean Louis, me dit cet individu en m'accostant.
—»Bon soir, mon garçon.
—»Que diable fais-tu là? t'as l'air triste à coquer le taffe (à faire peur).
—»Que veux-tu, mon homme? quand on cane la pégrène (crève de faim), on rigole pas (on ne rit pas).