Long-temps on n'avait admis dans la police de sûreté que des voleurs non encore condamnés ou libérés: vers l'an VI de la République, on y fit entrer des forçats évadés qui briguaient les emplois d'agents secrets, afin de se maintenir sur le pavé de Paris. C'était là des instruments fort dangereux, aussi ne s'en servait-t-on qu'avec une extrême défiance, et dès l'instant qu'ils cessaient d'être utiles, on se hâtait de s'en débarrasser. D'ordinaire, on leur décochait quelque nouvel agent secret qui, en les entraînant dans une fausse démarche, les compromettait et fournissait ainsi le prétexte de leur arrestation. Les Richard, les Cliquet, les Mouille-Farine, les Beaumont, et beaucoup d'autres qui avaient été des limiers de la police, furent tous reconduits au bagne, où ils ont terminé leur carrière, accablés des mauvais traitements que leur prodiguaient d'anciens compagnons qu'ils avaient trahis; alors c'était l'usage, les agents faisaient la guerre aux agents, et le champ restait aux plus astucieux.
Une centaine de ces individus que j'ai déjà cités, les Compère, les César Viocque, les Longueville, les Simon, les Bouthey, les Goupil, les Coco-Lacour, les Henri Lami, les Doré, les Guillet, dit Bombance, les Cadet Pommé, les Mingot, les Dalisson, les Edouard Goreau, les Isaac, les Mayer, les Cavin, les Bernard Lazarre, les Lanlaire, les Florentin, les Cadet Herries, les Gaffré, les Manigant, les Nazon, les Levesque, les Bordarie, faisaient en quelque sorte la navette dans les prisons, où ils s'envoyaient les uns les autres, s'accusant mutuellement, et certes, ce n'était pas à faux; car tous volaient, et il fallait bien qu'ils fussent coutumiers du fait: sans le vol comment auraient-ils vécu, puisque la police ne s'inquiétait pas de pourvoir à leur subsistance?
Dans l'origine, les voleurs qui voulurent avoir deux cordes à leur arc, furent en très petit nombre: l'accueil que dans les prisons l'on faisait aux faux-frères n'était guère propre à les multiplier. Imaginer qu'ils étaient retenus par une sorte de loyauté, ce serait mal connaître les voleurs; si la plupart d'entre eux ne dénonçaient pas, c'est qu'ils craignaient d'être assassinés. Mais bientôt il en fut de cette crainte comme de l'appréhension de tout péril qu'il est indispensable d'affronter, elle s'affaiblit graduellement. Plus tard, le besoin d'échapper à l'arbitraire dont la police était armé, contribua à propager parmi les voleurs l'habitude de la délation.
Lorsque, sans autre forme de procès, et seulement parce que c'était le bon plaisir de la police, on claquemurait jusqu'à nouvel ordre les individus réputés voleurs incorrigibles (dénomination absurde dans un pays où l'on n'a jamais rien fait pour leur amendement), plusieurs de ces malheureux, fatigués d'une détention dont ils n'entrevoyaient pas le terme, s'avisèrent d'un singulier expédient pour obtenir leur liberté. Les voleurs réputés incorrigibles étaient aussi, dans leur genre, une espèce de suspects: réduits à envier le sort des condamnés, puisque du moins ces derniers étaient élargis à l'expiration de leur peine, afin d'être jugés, ils imaginèrent de se faire dénoncer pour de petits vols, que souvent ils n'avaient pas commis; quelquefois même le délit pour lequel ils désiraient être traduits, leur avait été cédé, moyennant une légère rétribution, par le dénonciateur leur compère; bien heureux alors ceux qui avaient des crimes à revendre! Ils vidaient plus d'un broc dans la cantine, à la santé de l'acquéreur de leur méfait. C'était un beau jour pour le dénoncé volontaire que celui où il était extrait de Bicêtre pour être conduit à la Force, moins beau pourtant que celui où, amené devant ses juges, il entendait prononcer une sentence en vertu de laquelle il ne serait plus enfermé que quelques mois. Ce laps de temps écoulé, sa sortie, qu'il attendait avec tant d'impatience, lui était enfin annoncée; mais, entre les deux guichets, des estaffiers venaient se saisir de sa personne; et il retombait comme auparavant sous la juridiction du préfet de police, qui le faisait écrouer de nouveau à Bicêtre, où il restait indéfiniment.
Les femmes n'étaient pas mieux traitées, et la prison de Saint-Lazare regorgeait de ces infortunées que des rigueurs illégales réduisaient au désespoir.
Le préfet ne se lassait pas de ces incarcérations; mais il vint un moment où, faute d'espace, il dût songer à déblayer les cachots; ceux, du moins, où les hommes étaient entassés. Il fit, en conséquence, suggérer à ces prétendus incorrigibles qu'il dépendait d'eux de mettre fin à leur captivité, et qu'on délivrerait sur le champ des feuilles de route à tous ceux qui demanderaient à prendre du service dans les bataillons coloniaux. Aussitôt il y eut une foule d'enrolés volontaires. Tous étaient persuadés qu'on les laisserait rejoindre librement; on le leur avait promis: mais qu'elle ne fut pas leur surprise, quand la gendarmerie vint s'emparer d'eux pour les traîner de brigade en brigade jusqu'à leur destination? Dès-lors les prisonniers ne durent plus être très empressés d'endosser l'uniforme; le préfet, s'apercevant que leur zèle s'était tout à coup refroidi, prescrivit au geolier de les solliciter de s'engager, et s'ils refusaient, ce singulier recruteur avait ordre de les y contraindre à force de mauvais traitements. On peut être sûr qu'un geolier, en pareil cas, fait toujours plus qu'on n'exige de lui. Celui de Bicêtre sollicitait non-seulement les prisonniers valides, mais encore ceux qui ne l'étaient pas; point d'infirmité, quelque grave qu'elle fût, qui pût être à ses yeux un motif d'exemption: tout lui convenait, les bossus, les borgnes, les boiteux et jusques aux vieillards. En vain réclamaient-ils: le préfet avait décidé qu'ils seraient soldats, et, bon gré, mal gré, on les transportait dans les îles d'Oléron où de Ré, où des chefs choisis parmi ce qu'il y avait de plus brutal dans l'armée, les traitaient comme des nègres[1]. L'atrocité de cette mesure fut cause que plusieurs jeunes gens qui ne se souciaient pas d'être soumis à un semblable régime, offrirent à la police de devenir ses auxiliaires; Coco-Lacour fut un des premiers à tenter cette voie de salut, la seule qui fût ouverte. On fit d'abord quelques difficultés de l'admettre; mais à la fin, persuadé qu'un homme qui hantait les voleurs depuis sa plus tendre enfance était une excellente acquisition, le préfet consentit à l'inscrire sur le contrôle des agens secrets. Lacour avait pris l'engagement formel de devenir honnête homme; mais pouvait-il persévérer dans cette résolution? Il était sans solde, et quand on a bon appétit, l'estomac crie souvent plus haut que la conscience.
Etre mouchard et n'être pas payé, je crois qu'il n'est pas de pire condition: c'est à-la-fois être mouchard et voleur, aussi l'évidence de la nécessité établissait-elle contre les agents secrets une prévention qui les faisait toujours condamner, qu'ils fussent innocents ou coupables. Un brigand, pour se venger d'eux, s'avisait-il de les désigner comme ses complices, preuves ou non, il leur était impossible de se faire absoudre.
Je pourrais rapporter une foule de circonstances dans lesquelles, bien qu'étrangers au crime pour lequel ils étaient traduits, des agents secrets ont succombé devant les tribunaux; je me bornerai à consigner ici les deux faits suivants.
M. Amar, accusateur public, se rendait à sa campagne; en descendant de voiture, il s'aperçoit que la vache qui contenait ses effets a été enlevée: furieux contre les auteurs de cet attentat, il se promet de mettre tout en œuvre pour parvenir à les connaître; il veut appeler sur leur tête la sévérité des lois. C'était une peine correctionnelle qu'ils avaient encourue, mais M. Amar ne peut se résoudre à regarder comme simple délit un vol qui s'est commis à son préjudice; le châtiment serait trop doux, c'est un crime qu'il lui faut, et à cet effet il présente une requête au grand-juge afin de faire décider cette question, si l'effraction après le vol consommé constitue une circonstance aggravante?
M. Amar provoquait une décision affirmative, et elle fut rendue telle qu'il la désirait. Sur ces entrefaites, les voleurs, dont l'audace avait allumé la bile du criminaliste, furent découverts et arrêtés. Ils avaient été trouvés nantis, il leur eût été difficile de nier; mais ils soupçonnèrent un ancien confrère de les avoir dénoncés: c'était le nommé Bonnet, agent secret; ils le signalèrent comme leur complice, et Bonnet, quoiqu'innocent, fut ainsi qu'eux condamné à douze ans de fers.