Plus tard deux autres agents secrets, Cadet Herries et Ledran, son beau-frère, ayant volé des malles, et les ayant vidées pour s'en adjuger le contenu, les entreposèrent chez deux de leurs collègues, Tormel père et fils, qui, signalés ensuite par eux à la perquisition, furent atteints et convaincus d'un larcin dont les dénonciateurs seuls avaient eu les profits. Soit à Bicêtre, soit à la Force, il ne se passait pas de jour que je ne visse arriver quelques-uns de ces messieurs, et que je ne les entendisse se reprocher réciproquement leur turpitude. Du matin au soir, ces mouchards surnuméraires étaient à se quereller, et ce furent leurs ignobles débats qui me révélèrent combien le métier que j'allais embrasser était périlleux. Cependant je ne désespérais pas d'échapper aux dangers de la profession, et toutes les mésaventures dont j'étais le témoin étaient autant d'expériences d'après lesquelles je me prescrivais des règles de conduite, qui devaient rendre mon sort moins précaire que celui de mes devanciers.
Dans le second volume de ces Mémoires j'ai parlé du juif Gaffré, sous les ordres de qui je fus en quelque sorte placé au moment de mon entrée à la police. Gaffré était alors le seul agent secret salarié. Je ne lui fus pas plutôt adjoint, qu'il eut la fantaisie de se défaire de moi; je feignis de ne pas pressentir son intention, et, s'il se proposait de me perdre, de mon côté je méditais de déjouer ses projets. J'avais à faire à forte partie; Gaffré était retors. Quand je le connus, on le citait comme le doyen des voleurs; il avait commencé à huit ans, et à dix-huit il avait été fouetté et marqué sur la place du Vieux-Marché, à Rouen. Sa mère, qui était la maîtresse du fameux Flambard, chef de la police de cette ville, avait d'abord tenté de le sauver; mais quoiqu'elle fût l'une des plus belles israélites de son temps, les magistrats n'accordèrent rien à ses charmes: Gaffré était trop maron (coupable); Vénus en personne n'aurait pas eu la puissance de fléchir ses juges. Il fut banni. Toutefois, il ne sortit pas de France; et lorsque la révolution eût éclaté, il ne tarda pas à reprendre le cours de ses exploits dans une bande de chauffeurs, parmi lesquels il figura sous le nom de Caille.
Ainsi que la plupart des voleurs, Gaffré avait perfectionné son éducation dans les prisons; il y était devenu universel, c'est-à-dire qu'il n'y avait point de genre de grinchir dans lequel il ne fût passé maître. Aussi, contre l'usage, n'adopta-t-il aucune spécialité; il était essentiellement l'homme de l'occasion; tout lui convenait, depuis l'escarpe jusqu'à la tire (depuis l'assassinat jusqu'à la filouterie). Cette aptitude générale, cette variété de moyens l'avaient conduit à s'amasser un petit pécule. Il avait, comme on dit, du foin dans ses bottes, et il aurait pu vivre sans travailler; mais les gens de la caste de Gaffré sont laborieux, et bien qu'il fût assez largement rétribué par la police, il ne cessait pas d'ajouter à ses appointements le produit de quelques aubaines illicites, ce qui ne l'empêchait pas d'être fort considéré dans son quartier (alors le quartier Martin) où, ainsi que son acolyte Francfort, autre juif, il avait été nommé capitaine de la garde nationale.
Gaffré craignait que je ne le supplantasse; mais le vieux renard n'était pas assez habile pour me cacher ses appréhensions: je l'observai, et ne tardai pas à découvrir qu'il manœuvrait pour me faire tomber dans un piége; j'eus l'air d'y donner tête baissée, et il jouissait déjà intérieurement de sa victoire, lorsque, voulant me monter un coup que je devinai; il fut pris dans ses propres filets, et, par suite de l'événement, enfermé pendant huit mois au dépôt.
Je ne fis jamais connaître à Gaffré que j'avais soupçonné sa perfidie; quant à lui, il continua de dissimuler la haine qu'il me portait, si bien qu'en apparence nous étions les meilleurs amis du monde. Il en était de même de plusieurs voleurs-agents secrets, avec lesquels je me liai pendant ma détention. Ces derniers me détestaient cordialement, et quoique nous nous fissions bonne mine, ils pouvaient se flatter d'être payés de retour. Goupil, le Saint-Georges de la savatte, était du nombre de ceux qui me poursuivaient de leur intimité; constamment attaché à ma personne, il remplissait l'office du tentateur, mais il ne fut ni plus heureux ni plus adroit que Gaffré. Les Compère, les Manigant, les Corvet, les Bouthey, les Leloutre, essayèrent aussi de jeter le grapin sur moi; je fus invulnérable, grâce aux conseils de M. Henry.
Gaffré ayant recouvré sa liberté, ne renonça pas à son dessein de me compromettre: avec Manigant et Compère, il complota de me faire payer (condamner); mais persuadé que pour avoir échoué une première fois, il ne laisserait pas de revenir à la charge, j'étais sans cesse sur la défiance. Je l'attendais donc de pied ferme, lorsqu'un jour qu'une solennité religieuse devait attirer beaucoup de monde à Saint-Roch, il m'annonça qu'il avait reçu l'ordre de s'y rendre avec moi. «J'emmène aussi, me dit-il, les amis Compère et Manigant; comme on est informé que dans ce moment il existe à Paris beaucoup de voleurs étrangers, ils nous signaleront ceux qui pourraient être de leur connaissance.»—Emmenez qui vous voudrez, lui répondis-je, et nous partîmes. Quand nous arrivâmes, il y avait une affluence considérable; le service exigeait que nous ne fussions pas tous réunis sur un même point; Manigant et Gaffré allaient en avant. Tout-à-coup, dans l'endroit où ils sont, je remarque que l'on serre un vieillard. Pressé contre un pilier, le brave homme ne sait plus où donner de la tête, il ne crie pas, par respect pour le saint lieu, cependant toute sa figure est bouleversée, sa perruque est en désarroi; il a perdu terre; son chapeau, qu'il suit des yeux avec une notable anxiété, rebondit d'épaules en épaules, tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant, mais roulant toujours. «Messieurs, je vous en prie», sont les seuls mots qu'il prononce d'un ton piteux, «je vous en prie»; et tenant d'une main sa canne à pomme d'or, de l'autre sa tabatière et son mouchoir, il agite en l'air deux bras qu'il voudrait bien pouvoir ramener à hauteur de sa ceinture. Je comprends qu'on lui soulève sa montre; mais que puis-je y faire? je suis trop éloigné du vieillard; d'ailleurs l'avis que je donnerais serait tardif, et puis Gaffré n'est-il pas témoin et acteur de cette scène? s'il ne dit rien, sans doute qu'il a ses motifs pour se taire. Je pris le parti le plus sage, je gardai le silence, afin de voir venir; et dans l'espace de deux heures que dura la cérémonie, j'eus l'occasion d'observer cinq ou six de ces presses factices dans lesquelles j'apercevais toujours Gaffré et Manigant. Ce dernier, qui est aujourd'hui au bagne de Brest, où il subit une condamnation à douze années de fers, était à cette époque un des plus rusés filous de la capitale; il excellait à faire passer l'argent de la poche des autres dans la sienne; pour lui, la transmutation des métaux se réduisait à un simple déplacement qu'il opérait avec une incroyable agilité.
La petite séance qu'il fit dans l'église de Saint-Roch ne fut pas des plus productives; cependant, sans compter la montre du vieillard, elle avait fait entrer dans son gousset deux bourses et quelques autres objets de peu de valeur.
La cérémonie terminée, nous allâmes dîner chez un traiteur; les fidèles faisaient les frais de ce repas, rien n'y fut épargné. On but copieusement, et au dessert on me mit dans la confidence de ce qu'il eût été impossible de me cacher: d'abord il ne fut question que des bourses, dans lesquelles on trouva cent soixante-quinze francs, espèces sonnantes. La carte payée, il restait cent francs, et l'on m'en donna vingt pour ma part, en me recommandant la discrétion: comme l'argent n'a pas de nom, je crus qu'il n'y avait pas d'inconvénient à accepter. Les convives se montrèrent enchantés de m'avoir affranchi, et deux flacons de Beaune furent vidés pour célébrer mon initiation. On ne parla pas de la montre; je n'en dis rien non plus pour ne pas paraître plus instruit que l'on voulait que je ne le fusse, mais j'étais tout yeux et tout oreilles, et je ne tardai pas à acquérir la certitude que la montre était au pouvoir de Gaffré. Alors je me mis à contrefaire l'homme ivre, et prétextant un besoin, je priai le garçon de service de me donner l'indication qui m'était nécessaire. Il me conduisit, et dès que je fus seul, j'écrivis au crayon un billet ainsi conçu:
«Gaffré et Manigant viennent de voler une montre dans l'église Saint-Roch; dans une heure, à moins qu'ils ne changent d'idée, ils passeront au marché Saint-Jean. Gaffré est porteur de l'objet.»
Je descendis en toute hâte, et tandis que Gaffré et ses complices me croyaient encore au cinquième étage, occupé de mettre du cœur sur le carreau, j'étais dans la rue, d'où j'expédiai un courrier à M. Henry. Je remontai sans perdre de temps; mon absence n'avait pas été trop longue; quand je reparus, j'étais hors d'haleine, et rouge comme un coq. On me demanda si je me sentais soulagé.