—«Oui, beaucoup, balbutiai-je, en tombant presque sur la table.

—»Tiens-toi donc, me dit Manigant.

—»Il voit double, observa Gaffré.

—»Est-il Pompette, reprit Compère! l'est-il! mais le grand air le remettra.»

On me fit donner de l'eau sucrée. «N.. de D...! m'écriai-je, de l'eau à moi! à moi de l'eau!

—»Oui, prends, ça te fera du bien!

—»Tu crois?»

Je tends mon bras: au lieu de saisir le verre je le renverse, et il se brise. Je me livrai ensuite à quelques lazzis d'ivrogne qui égayèrent la société, et quand je supposai que M. Henry avait eu le temps de recevoir ma dépêche et de prendre ses mesures, je revins insensiblement à mon sang-froid.

En nous retirant, je vis avec plaisir que notre itinéraire n'était pas changé. Nous nous dirigeâmes en effet vers le marché Saint-Jean; il y avait là un corps-de-garde. Lorsque j'aperçus de loin les soldats assis devant la porte, je doutais d'autant moins que leur présence sur la voie publique ne fût le résultat de mon message, que l'inspecteur Ménager était en observation derrière eux. Quand nous passâmes, ils vinrent à nous, et nous prenant poliment par le bras, ils nous invitèrent à entrer au poste. Gaffré ne pouvait s'imaginer ce que cela signifiait; il supposait que les soldats étaient dans l'erreur. Il voulut argumenter, on le somma d'obéir et bientôt après il fallut se soumettre à la fouille. Ce fut par moi que l'on commença, l'on ne trouva rien; vint ensuite le tour de Gaffré, il n'était pas à son aise; enfin la fatale montre sort de son gousset; il est un peu déconcerté, mais au moment où on l'examine, et surtout lorsqu'il entend le commissaire dire à son secrétaire, écrivez: une montre entourée de brillants, il pâlit et me regarde. Avait-il quelque soupçon de ce qui s'était passé? je ne le pense pas; car il étais convaincu que j'ignorais le vol de la montre, et, de plus, il était certain que, même en étant instruit, puisque je ne l'avais pas quitté, je n'aurais pu manger le morceau.

Gaffré, interrogé, prétendit avoir acheté la montre: on fut persuadé qu'il mentait; mais la personne volée ne s'étant pas présentée pour réclamer, il ne fut pas possible de le condamner. On le retint néanmoins administrativement, et après un assez long séjour à Bicêtre, il fut envoyé en surveillance à Tours, d'où il revint plus tard à Paris. Ce scélérat y est mort en 1822.