—»Six mois, c'est rien du tout, continua Sophie, c'est bientôt passé, un coup qu'on est là. Enfin, mon doux bénin Jésus, à la volonté du préfet!»

Elles en eurent pour un mois de moins que je ne leur avais annoncé. Dès qu'elles furent libres, elles vinrent me trouver pour me donner de nouveaux renseignements. Cette fois, ils étaient exacts. Une particularité assez remarquable, c'est que les voleuses sont plus ordinairement incorrigibles que les voleurs. Sophie Lambert ne put jamais prendre sur elle de renoncer à son péché d'habitude. Dès l'âge de dix ans, elle avait débuté dans la carrière du vol, et elle n'en avait pas vingt-cinq, que plus d'un tiers de sa vie s'était écoulé dans les prisons.

Peu de temps après mon entrée à la police, je la fis arrêter et condamner à deux années de détention. C'était principalement dans les hôtels garnis qu'elle exerçait sa coupable industrie; on n'était pas plus habile à déjouer la vigilance des portiers, ni plus féconde en expédients pour échapper à leurs questions. Une fois introduite, elle faisait une halte sur chaque palier pour donner son coup-d'œil: apercevait-elle une clé sur quelque porte, elle la faisait tourner sans bruit dans la serrure, se glissait dans la chambre, et si la personne qui l'occupait était endormie, quelque léger qu'elle eût le sommeil, Sophie avait la main encore plus légère, et en moins de rien, montres, bijoux, argent, tout passait dans sa gibecière, c'était le nom qu'elle donnait à une poche secrète que recouvrait son tablier. Le locataire que Sophie visitait était-il éveillé, elle en était quitte pour faire des excuses, en déclarant qu'elle s'était trompée. S'éveillait-il pendant qu'elle opérait; sans se déconcerter, elle courait à son lit, et le pressant dans ses bras. «Ah! pauvre petit Mimi, disait-elle, viens donc que je te baise!... Ah! monsieur, je vous demande bien pardon! Comment, ce n'est pas ici le nº 17? je croyais être chez mon amant.»

Un matin, un employé, qu'elle était en train de dévaliser, ayant tout à coup ouvert les yeux, l'aperçoit auprès de sa commode: il fait un mouvement de surprise, aussitôt Sophie, de jouer sa scène; mais l'employé est entreprenant, il veut profiter de la prétendue méprise; si Sophie résiste, un son d'argent, produit des agitations de la lutte, peut trahir le but de la visite..., si elle cède, le péril est encore plus grand...... Que faire? pour toute autre, la conjoncture serait des plus embarrassantes; Sophie n'est plus cruelle, mais à l'aide d'un mensonge, elle tourne la difficulté, et l'employé satisfait, lui permet d'effectuer sa retraite. Il ne perdit à ce jeu que sa bourse, sa montre et six couverts.

Cette créature était une intrépide: deux fois elle donna tête baissée dans mes filets, mais après sa libération, en vain essayai-je de l'attirer dans le piége: il n'y avait plus de surveillance à laquelle elle ne réussît à se soustraire, tant elle était sur ses gardes. Cependant ce que je n'attendais plus de mes efforts pour la prendre en flagrant délit, je le dus à une circonstance tout-à-fait fortuite.

Sorti de chez moi à la petite pointe du jour, je traversais la place du Châtelet, lorsque je me rencontre face à face avec Sophie: elle m'aborde avec aisance. «Bonjour, Jules, où vas-tu donc si matin? je gage que tu vas enfoncer quelque ami?

—»Cela se pourrait..., ce qu'il y a de sûr c'est que ce n'est pas toi; mais où vas-tu toi-même?

—»Je pars pour Corbeil, où je vais voir ma sœur qui doit me placer dans une maison. Je suis lasse de manger du collége (de la prison), je rengrâcie (je m'amende), veux-tu boire la goutte?

—»Volontiers, c'est moi qui régale, un poisson chez Leprêtre, à six sols.

—»Allons, je te laisse faire, mais dépêchons-nous, que je ne manque pas la diligence, tu m'y accompagneras, n'est-ce pas? c'est dans la rue Dauphine.