—»Impossible, j'ai affaire à La Chapelle, je suis déjà en retard, tout ce que je puis c'est de prendre un petit verre sur le pouce.»
Nous entrons chez Leprêtre, en buvant nous échangeons encore deux ou trois paroles, et je lui dis adieu.
—«Adieu? Jules, bonne réussite!»
Tandis que Sophie s'éloigne, je détourne la rue de la Haumerie, et cours me cacher au coin de celle Planche-Mibray; de là, je la vois filer sur le Pont-au-Change, elle marche à grands pas et regarde à chaque instant derrière elle; il est certain qu'elle craint d'être suivi, j'en conclus qu'il serait à propos de la suivre; je gagne donc le pont Notre-Dame, et le franchissant avec rapidité, j'arrive assez tôt sur le quai pour ne pas perdre sa trace.... Parvenue dans la rue Dauphine, elle entre effectivement au bureau des voitures de Corbeil; mais, persuadé que son départ n'est qu'une fable imaginée pour me tromper sur le but de son apparition matinale, je me tapis dans une allée d'où je puis épier sa sortie. Tandis que je suis ainsi en vedette, un fiacre vient à passer, je m'y installe, et je promets au cocher un bon pour-boire, s'il suit adroitement une femme que je lui désignerai. Pour le moment, nous devions stationner: bientôt la diligence part, Sophie, n'y est pas, je l'aurais parié; mais quelques minutes après, elle se présente à la porte cochère, examine avec soin de tous côtés, et prenant son essort, elle enfile la rue Christine. Elle entre successivement dans plusieurs maisons garnies, mais à son allure, il est aisé de reconnaître que l'occasion ne s'est pas offerte; d'ailleurs, elle persiste à explorer le même quartier..., j'en tire la conséquence naturelle qu'elle a manœuvré sans succès, et comme je suis persuadé que sa tournée n'est pas finie, je me garde bien de l'interrompre. Enfin, rue de la Harpe, elle entre dans l'allée d'une fruitière, et un instant après, elle reparaît portant au bras un énorme panier de blanchisseuse, elle en avait sa charge. Toutefois elle ne laissait pas d'aller très vîte; elle fut bientôt dans la rue des Mathurins-Saint-Jaques, puis dans celle des Mâçons-Sorbonne. Malheureusement pour Sophie, il est un passage qui communique de la rue de la Harpe à la rue des Mâçons; c'est là qu'après avoir mis pied à terre, je cours m'embusquer et quand elle arrive à la hauteur de l'issue, je débouche, et nous nous trouvons nez à nez. A mon aspect, elle change de couleur et veut parler, mais son trouble est si grand, qu'elle ne peut venir à bout de s'exprimer. Cependant elle se remet peu à peu, et feignant d'être hors d'elle-même, «Tu vois, me dit-elle, une femme en colère; ma blanchisseuse qui devait m'apporter mon linge à la diligence, m'a manqué de parole, je viens de lui retirer, et vais le faire repasser chez une de mes amies; cela m'a empêché de partir.
—»C'est comme moi, en allant à la Chapelle, j'ai rencontré quelqu'un qui m'a dit que mon homme était dans ce quartier; c'est là ce qui m'y amène.
—»Tant mieux; si tu veux m'attendre, je vais à deux pas porter mon panier, et nous mangerons une côtelette.
—»Ce n'est pas la peine, je..... Eh! mais, qu'est-ce que j'entends?»
Sophie et moi nous restons stupéfaits: des cris aigus s'échappent du panier, je lève le linge qui le recouvre, et je vois.... un enfant de deux à trois mois, dont les vagissements auraient déchiré le tympan d'un mort.
«Eh bien! dis-je à Sophie, le poupon est sans doute à toi? Pourrais-tu me dire de quel sexe il est?»
—»Allons! me voilà encore enfoncée; je me souviendrai de celle-là; et si jamais on me demande le sujet pourquoi, je pourrai répondre: rien, presque rien, une affaire d'enfant. Une autre fois, quand je volerai du linge, j'y regarderai.