—»Et ce parapluie, en est-il?
—»Eh! mon Dieu! oui..... Comme tu vois, j'avais pourtant de quoi me mettre à couvert, ça n'a pas empêché; quand la chance y est, on a beau faire....»
Je conduisis Sophie chez M. de Fresne, commissaire de police, dont le bureau était dans le voisinage. Le parapluie fut gardé comme pièce de conviction, quant à l'enfant qu'elle avait enlevé à son insu, on le rendit immédiatement à sa mère. La voleuse en eut pour ses cinq ans de prison. C'était, je crois, la cinquième ou sixième condamnation qu'elle subissait; depuis, elle s'est encore fait reprendre de justice, et je ne serais pas surpris qu'elle fût toujours à Saint-Lazare. Sophie ne voyait rien que de très naturel au métier qu'elle faisait, et la répression, lorsqu'elle ne pouvait l'éviter, était pour elle un accident tout comme un autre. La prison ne lui faisait pas peur, loin de là, elle était en quelque sorte sa sphère; Sophie y avait contracté ces goûts plus que bizarres, que ne justifie pas l'exemple de l'antique Sapho, et sous les verroux, les occasions de s'abandonner à ses honteuses dépravations étaient plus fréquentes; ce n'était pas, comme on le voit, sans motifs qu'elle prisait si peu la liberté. Était-elle arrêtée, l'événement lui causait bien quelque peine, mais ce n'était qu'une impression passagère, et elle se consolait bientôt par la perspective des mœurs qui lui plaisaient. C'était un bien étrange caractère que celui de cette femme; que l'on en juge: une nommée Gillion, avec qui elle vivait dans une coupable intimité, est prise en commettant un vol; Sophie, qui l'assistait, parvient à s'échapper, elle n'a plus rien à craindre, mais ne pouvant supporter d'être séparée de son amie, elle se fait dénoncer, et n'est contente qu'au moment où l'on lui lit l'arrêt qui va encore les réunir pour deux ans. La plupart des créatures de cette espèce se font un jeu de la prison; j'en ai vu plusieurs traduites pour un délit qu'elles avaient commis seules, accuser de complicité une camarade, et celle-ci, quoique innocente, se faire un mérite de se résigner à la condamnation.
CHAPITRE XL.
Nos amis les ennemis.—Le bijoutier et le curé.—L'honnête homme.—La cachette et la cassette.—Une bénédiction du ciel et le doigt de Dieu.—Fatale nouvelle.—Nous sommes ruinés.—L'amour du prochain.—Les Cosaques sont innocents.—100,000 francs, 50,000 francs, 10,000 francs, ou la récompense au rabais.—Le faux soldat.—L'entorse de commande.—La tonnelière de Livry.—La petite réputation locale.—Je suis juif.—Mon pélerinage avec la religieuse de Dourdans.—Le phénix des femmes.—Ma métamorphose en domestique allemand.—Mon arrestation.—Je suis incarcéré.—Le hâcheur de paille.—Mon entrée en prison.—Les étrangers ont des amis partout.—Le rat d'église.—L'habit viande.—Les boutons de ma redingotte.—Ce qu'entend toujours un ivrogne.—Mon histoire.—La bataille de Montereau.—J'ai volé mon maître.—Projets d'évasion.—Voyage en Allemagne.—La poule noire.—Confidence au procureur du roi.—Mon extraction.—Ma fuite avec un compagnon d'infortune.—Cent mille écus de diamants.—Le minimum.
Peu de temps avant la première invasion, M. Sénard, l'un des plus riches bijoutiers du Palais-Royal, étant allé voir son ami le curé de Livry, le trouva dans ces perplexités que causaient alors généralement l'approche de nos bons amis les ennemis. Il s'agissait de soustraire à la rapacité de messieurs les Cosaques, d'abord les vases sacrés, et ensuite son petit pécule. Après avoir long-temps hésité, bien que par état il dût avoir l'habitude des enterrements, monsieur le curé se décida à enfouir les objets qu'il se proposait de sauver, et monsieur Sénard qui, comme la plupart des gobe-mouches et des avares, imaginait que Paris serait livré au pillage, résolut de mettre à couvert de la même manière tout ce qu'il y avait de précieux dans sa boutique. Il fut convenu que les richesses du pasteur et celles du marchand seraient déposées dans le même trou. Mais ce trou, qui le creusera? Un homme chante au lutrin, c'est la perle des honnêtes gens, le père Moiselet; oh! pour celui-là, on peut avoir en lui toute espèce de confiance: un liard qui ne serait pas à lui, il ne le détournerait pas; depuis trente ans, en sa qualité de tonnelier, il avait le privilége exclusif de mettre en bouteilles les vins du presbytère, où il s'en buvait d'excellents. Marguillier, sacristain, sommelier, sonneur, factotum de l'église et dévoué à son desservant, jusqu'à se relever à toute heure, s'il en était besoin, il avait toutes les qualités d'un excellent serviteur, sans compter la discrétion, l'intelligence et la piété. Dans une conjoncture aussi grave, il était évident qu'on ne pouvait jeter les yeux que sur Moiselet, ce fut lui que l'on choisit; et la cachette, disposée avec beaucoup d'art, fut bientôt prête à recevoir le trésor qu'elle devait préserver; six pieds de terre furent jetés sur les espèces du curé, auxquelles faisaient compagnie des diamants pour une valeur de cent mille écus, que M. Sénard avait enfermés dans une petite boîte. La fosse comblée, le sol fut si parfaitement applani, qu'on se serait donné au diable que depuis la création il n'avait pas été remué. «Ce brave Moiselet, disait M. Sénard, en se frottant les mains, il nous a arrangé cela à merveille. Ma foi, messieurs les Cosaques, vous aurez le nez fin, si vous trouvez celle-là.» Au bout de quelques jours, les armées coalisées font de nouveaux progrès, et voilà que des nuées de Kirguiz, de Kalmouks et de Tartares de toutes les hordes et de toutes les couleurs, s'éparpillent dans la campagne aux environs de Paris. Ces hôtes incommodes sont, comme on le sait, fort avides de butin; ils font partout un ravage épouvantable, point d'habitation qui ne leur paie tribut; mais dans leur ardeur de piller, ils ne se bornent pas à la superficie, tout leur appartient, jusqu'au centre du globe, et pour ne pas être frustrés dans leurs prétentions, intrépides géologues, ils font une foule de sondes qui, au grand regret des naturels du pays, leur révèlent qu'en France, les mines d'or ou d'argent sont moins profondes qu'au Pérou. Une semblable découverte était bien faite pour les mettre en goût, ils fouillèrent avec une activité sans pareille, et le vide qu'ils produisirent dans bien des cachettes, fit le désespoir des Crésus de plus d'un canton. Les maudits Cosaques! Cependant l'instinct si sûr qui les guidait où il y avait à prendre, ne les conduisait pas à la cachette du curé. C'était comme une bénédiction du ciel, chaque matin le soleil se levait, et rien de nouveau; rien de nouveau non plus, quand il se couchait.
Décidément on ne pouvait s'empêcher de reconnaître le doigt de Dieu dans l'impénétrabilité du mystère de l'inhumation opérée par Moiselet. M. Sénard en était si touché, que nécessairement il dut se mêler des actions de grâces aux prières qu'il faisait pour la conservation et le repos de ses diamants. Persuadé que ses vœux seraient exaucés, dans sa sécurité croissante il commençait à dormir sur l'une et l'autre oreille, lorsqu'un beau jour, ce devait être un vendredi, Moiselet plus mort que vif, accourt chez le curé: «Ah! monsieur, je n'en puis plus.
—»Qu'avez-vous donc, Moiselet?
—»Je n'oserai jamais vous le dire. Mon pauvre M. le curé, ça m'a porté un coup, j'en suis encore saisi à toutes les places. On m'ouvrirait les veines qu'il n'en sortirait pas une goutte de sang.
—»Mais qu'est-ce qu'il y a? Vous m'effrayez.