—»Oui, Madame.

—»Je pense que vous vous trompez; voyez-y, je vous prie, et surtout assurez-vous si le verrou est bien poussé; on ne saurait prendre trop de précautions dans les auberges.»

Je procède à la vérification, et reviens me coucher. A peine me suis-je replacé sur le côté gauche, que madame commence à se plaindre. «Quel mauvais lit! on est rongé punaises, impossible de fermer l'œil! Et vous, Eugène, avez-vous de ces insectes insupportables?» Je fais la sourde oreille, elle reprend: «Eugène, répondez donc, ayez-vous, comme moi, des punaises?

—»Ma foi, Madame, je n'en ai pas encore senti.

—»Vous êtes bien heureux, je vous en fais mon compliment, car moi, elles me dévorent, j'ai des ampoules d'une grosseur.....; si cela continue, je passerai une nuit blanche.»

Je garde le silence, mais force à moi est de le rompre, lorsque madame Duflos, exaspérée par la souffrance, et ne sachant plus, entre les picotements et les démangeaisons, de quel bois faire flèche, se mit à crier à tue-tête: «Eugène! Eugène! mais levez-vous donc, je vous prie, et faites-moi le plaisir d'aller dire à l'aubergiste qu'il vous donne de la lumière, pour faire la chasse à ces maudites bêtes. Dépêchez-vous, mon ami, je suis dans un enfer.»

Je descends, et remonte avec une chandelle allumée, que je dépose sur le somno, auprès de la couchette de ma bourgeoise. Comme j'étais ce qu'on appelle en petite tenue de dragon, c'est-à-dire le paniau volant ou la bannière au vent, je me retirai bien vite, autant pour ménager la pudeur de madame Duflos, que pour échapper aux séductions d'un négligé galant, dans lequel il me semblait qu'il y avait du dessein. Mais, à peine ai-je fait le tour du paravent, madame Duflos jette un cri. «Ah! qu'elle est grosse, c'est un monstre, je n'aurai jamais la force de la tuer; comme elle court, elle va s'échapper. Eugène! Eugène! venez ici, je vous en supplie.» Il n'y avait pas à reculer; nouveau Thésée, je me risque, et, m'approchant du lit, «Où est-il, dis-je, où est-il le Minotaure, que je l'extermine?

—»Je vous en conjure, monsieur Eugène, ne plaisantez pas comme cela... Tenez, tenez, la voilà qui court; l'apercevez-vous sous l'oreiller? A présent elle descend... quelle vitesse! il semble qu'elle sente ce que vous lui réservez.»

J'eus beau faire diligence, je ne pus ni atteindre ni voir le dangereux animal. Je cherchai partout où il aurait pu se glisser; je me donnai tout le mouvement imaginable pour le découvrir, ce fut peine inutile; le sommeil nous gagna pendant cet exercice, et à mon réveil, si, par un retour sur le passé, je fus porté à réfléchir que madame Duflos avait été plus heureuse que l'épouse de Putiphar, j'eus la douleur de penser que je n'avais pas eu toute la vertu de Joseph.

Dès ce moment, j'eus la mission de veiller toutes les nuits à ce que madame ne fût plus incommodée par les punaises. Mon service de jour en devint considérablement plus doux. Les égards, les prévenances, les petits présents, ne m'étaient pas épargnés; j'étais, ainsi que le conscrit de Charlet, nourri, chaussé, habillé et couché avec le gouvernement aux frais de la princesse. Par malheur, la princesse était quelque peu jalouse, et le gouvernement tant soit peu despotique. Madame Duflos ne demandait pas mieux, sous plus d'un rapport, que je m'amusasse comme un bossu; mais elle entrait dans des fureurs toutes les fois qu'elle me voyait jeter les yeux sur une femme. A la fin, excédé de cette tyrannie, je lui déclarai un soir que j'étais décidé à m'en affranchir. «Ah! vous voulez me quitter, me dit-elle, nous verrons!» puis s'armant d'un couteau, elle s'élance pour m'en percer le cœur. J'arrêtai son bras, et sa rage s'étant appaisée, je m'engageai à rester, sous la condition qu'elle serait plus raisonnable. Elle promit; mais, dès le lendemain, des rideaux de taffetas vert furent adaptés au grillage du cabinet où j'étais relégué, depuis que madame avait jugé à propos de m'employer exclusivement à la tenue de ses livres. Cette mesure était d'autant plus vexatoire, que désormais il n'y avait plus moyen d'avoir en perspective le personnel du magasin. Madame Duflos était par trop ingénieuse à m'isoler du reste de la terre; chaque jour c'était nouvelle précaution pour m'accaparer. Enfin mon esclavage devint si rigoureux, que tout le monde s'apercevait de la tendresse dont j'étais l'objet. Les demoiselles de boutique, qui étaient bien aise de mettre martel en tête à la bourgeoise, venaient à chaque instant me parler, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre; cette pauvre madame Duflos en était tourmentée c'était une pitié... A toute heure du jour, il me fallait essuyer des reproches c'était des scènes à n'en plus finir. Je ne me sentis pas la force de rester plus long-temps soumis à un pareil régime. Afin d'éviter un éclat qui, dans ma position, aurait pu me compromettre (j'étais alors évadé du bagne), je fis secrètement retenir ma place à la diligence, et je filai. J'étais loin de supposer à cette époque que vingt ans plus tard, je reverrais dans les bureaux de la police, la petite bossue de la rue Saint-Martin; c'est le proverbe qui l'a voulu: Deux montagnes ne se rencontrent pas.......