—»C'est vrai, reprit le boucher, ça ne peut pas mieux tomber: aussi vais-je profiter de votre société; quand on a de l'argent sur soi, voyez-vous, il n'est rien de tel que de ne pas être seul.
—»Ah! vous avez de l'argent!
—»Je le crois bien que j'en ai, et une assez forte somme.
—»Nous aussi nous en avons, mais, il nous est avis que dans le canton il n'y a pas de danger.
—»Vous croyez? au surplus j'ai là de quoi me défendre, ajouta-t-il, en montrant son bâton; et puis, avec vous autres, savez-vous bien que les voleurs y regarderaient à deux fois?
—»Ils ne s'y frotteraient pas.
—»Non, sacredieu, ils ne s'y frotteraient pas.»
Tout en s'entretenant de la sorte, le trio arrive à la porte d'une maisonnette que le rameau de genièvre signale comme un cabaret. Fontaine propose à ses compagnons de vider avec lui une bouteille. On entre; c'est du Beaugency, huit sols le litre; on s'attable, le bon marché, l'occasion, l'innocence du petit vin, l'on ne s'en va pas sur une seule jambe; il y a là plus d'un motif de prolonger la station; chacun veut payer son écot. Trois quarts d'heure s'écoulent, et lorsqu'on se décide à lever le siége, Fontaine, qui avait un peu trop levé le coude, était un peu plus qu'en pointe de gaîté. Dans une telle situation, quel homme garde de la défiance!
Fontaine s'applaudit d'avoir trouvé de bons vivants; persuadé qu'il ne saurait mieux faire que de les prendre pour guides, il s'abandonne à eux, et les voilà tous trois engagés dans un chemin de traverse. Il allait en avant avec un des inconnus, l'autre les suivait de près; l'obscurité était complète, on voyait à peine à quatre pas; mais le crime a l'œil du lynx, il perce les ténèbres les plus épaisses; tandis que Fontaine ne s'attend à rien, le bon vivant resté en arrière le vise à la tête et lui assène de son gourdin un coup qui le fait chanceler: surpris, il veut se retourner, un second coup le renverse; au même instant l'autre brigand, armé d'un poignard, se précipite sur lui et le frappe jusqu'à ce qu'il le croie mort. Fontaine s'est long-temps débattu, mais à la fin il a succombé; les assassins s'emparent alors de sa sacoche, et après l'avoir fouillé, ils s'éloignent, le laissant baigné dans son sang. Bientôt vient à passer un voyageur, il entend des gémissements; c'était Fontaine, que le fraicheur de l'air avait rappelé à la vie. Le voyageur s'approche, s'empresse de lui prodiguer les premiers soins, et court ensuite demander du secours aux habitations les plus voisines; on fait avertir sur-le-champ les magistrats de Corbeil; le procureur du roi arrive sur le lieu du meurtre, il interroge les personnes présentes et s'enquiert des moindres circonstances: vingt-huit blessures plus ou moins profondes attestent combien les assassins avaient craint que leur victime n'échappât. Fontaine cependant peut encore prononcer quelques paroles; mais il est trop faible pour donner tous les renseignements dont la justice peut avoir besoin. On le transporte à l'hôpital, et deux jours après, une amélioration notable dans sa situation donne l'espoir que l'on parviendra à le sauver.
La levée du corps avait été faite avec la plus minutieuse exactitude; on n'avait rien négligé de ce qui pouvait conduire à la découverte des assassins: des vestiges de pas avaient été calqués, des boutons, des fragments de papier teints de sang avaient été recueillis; sur l'un de ces fragments, qui paraissait avoir servi à essuyer la lame d'un couteau trouvé non loin de là, on remarquait quelques caractères tracés à la main... mais ils étaient sans suite et ne pouvaient par conséquent fournir des indices dont il fût facile de tirer parti. Toutefois, le procureur du roi attachant une haute importance à l'explication de ces signes, on explora de nouveau les approches du lieu où Fontaine avait été trouvé gisant, et un second morceau de papier, ramassé dans l'herbe, présenta l'apparence d'une adresse tronquée. En examinant avec attention, on parvint à déchiffrer ces mots: