—»J'y consens, mais pas de bamboche au moins; c'est que vous êtes un cadet à faire disparaître les chansons: surtout pas d'intelligence au dehors. C'est que si vous faisiez prévenir les chanteurs de la goguette......
—»Pour qui que vous me prenez? répliqua Raoul avec vivacité, si je vous donne ma parole de ne rien faire, je suis incapable d'y manquer: on a de l'honneur ou l'on n'en a pas. D'ailleurs, pour prouver que je n'ai pas de mauvaises intentions, vous n'avez qu'à ne pas me quitter; je m'engage à ne souffler mot à qui que ce soit, pas même à ma femme, quand elle reviendra: de la sorte, vous serez bien sûr......... Par exemple, il faudra que vous me permettiez de découper mes viandes.
—»Avec plaisir, ne sais-je pas qu'il faut que service se fasse? Je suis même tout prêt à vous donner un coup de main.
—»Vous êtes trop bon, M. Jules; cependant ce n'est pas de refus.
—»Allons, lui dis-je, à l'ouvrage.»
Nous descendons ensemble. Raoul s'arme d'un grand couperet, et bientôt les manches retroussées jusqu'aux coudes, une serviette étalée devant moi, je l'aide à dépécer le veau qui ce jour là était destiné, avec la salade de rigueur, à faire les délices des Lucullus du cabaret. Du veau je passe au mouton; tant bien que mal, nous parons quelques douzaines de côtelettes; nous arrondissons le gigot, qui est la pièce de luxe de la barrière; j'arrache la queue à deux ou trois dindons, je donne un tour aux abattis, et quand il ne nous reste plus rien à faire dans la cuisine, je me rends utile à la cave, où j'assiste en amateur à la fabrication du vin propriétaire à six sols le litre.
Pendant cette opération, j'étais seul en face de Raoul, près de qui je jouais le rôle de l'ami intime, je ne le quittais non plus que son ombre ou que son tranchelard. J'avoue que plusieurs fois je tremblai qu'il ne vînt à soupçonner le motif pour lequel je le veillais de si près; alors il m'aurait infailliblement égorgé, et je serais tombé sous ses coups sans qu'il eût été possible de me secourir; mais il ne voyait en moi qu'un familier de l'inquisition politique, et à l'égard des imputations séditieuses dirigées contre lui, il était parfaitement tranquille.
Il y avait près de quatre heures que je faisais les fonctions de second chef d'office, lorsque le commissaire de police (aujourd'hui chef de la 2e division), que j'avais fait prévenir, arriva enfin. J'étais au rez-de-chaussée; d'aussi loin que je l'aperçus, je courus à lui, et après l'avoir prié de ne se présenter que dans quelques minutes, je revins auprès de Raoul.
«Le diable les emporte, lui dis-je, actuellement ne prétendent-ils pas que ce n'est pas ici que nous devrions être, mais à votre domicile de Paris?
—»Si ce n'est que cela, me répondit-il, allons-y.