—»Volontiers: montez au premier, et je vous suis.»
Je montai, en faisant signe à mes agents de veiller sur Raoul, et de se saisir de sa personne s'il faisait mine de vouloir sortir. Le malheureux n'y songeait même pas, et j'en eus bientôt la preuve, puisqu'il vint aussitôt me trouver comme il l'avait promis. Il m'aborda avec un air presque jovial; je fus charmé de le voir dans cette sécurité.
«A présent, lui dis-je, que nous voilà seuls, nous pouvons causer à notre aise; je vais vous conter pourquoi je suis venu. Vous ne devinez pas?
—»Ma foi non.
—»Vous avez déjà été chagriné à cause des goguettes[118], que vous vous obstinez à tenir dans votre cabaret, malgré la défense qui vous en a été faite. La police est informée que tous les dimanches, ici, il y a des réunions dans lesquelles on chante des couplets contre le gouvernement. Non-seulement on sait que vous recevez chez vous un ramassis de gens suspects, mais encore on est averti qu'aujourd'hui même vous les attendez en assez grand nombre, de midi à quatre heures: vous voyez, que quand elle le veut la police n'ignore rien. Ce n'est pas tout, on prétend que vous avez entre les mains une foule de chansons séditieuses ou immorales, dont le recueil est si soigneusement caché, que pour le découvrir, il nous a été recommandé de ne venir que déguisés, et de ne pas agir avant que les messieurs de la goguette aient ouvert leur séance. Je suis bien fâché que l'on m'ait chargé d'une mission aussi désagréable; mais j'ignorais que j'étais envoyé chez quelqu'un de ma connaissance, autrement je me serais récusé; car, avec vous, que me sert un déguisement?
—»C'est juste, répondit Raoul, ça ne peut pas prendre......
—»N'importe, continuai-je, il vaut encore mieux que ce soit moi qu'un autre; vous savez que je ne vous veux pas de mal, ainsi ce que vous avez de mieux à faire, c'est de me remettre toutes les chansons qui sont en votre possession..... ensuite, pour éviter de nouveaux désagréments, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne plus recevoir des hommes dont les opinions peuvent vous compromettre.
—»Je ne croyais pas, observa Raoul, que la politique fût de votre ressort?
—»Que voulez-vous, mon ami? quand on est de la boutique, il faut faire un peu de tout. Ne sommes-nous pas des chevaux à toute selle?
—»Enfin, vous faites ce qu'on vous commande. C'est égal, aussi vrai que je m'appelle Clair Raoul, je puis bien vous jurer que j'ai été dénoncé à faux. Faut-il que le monde soit canaille...! Moi qui ne cherche qu'à gagner ma pauvre vie. On a bien raison de dire qu'il y a toujours des envieux. Mais écoutez, M. Jules, avec moi il n'y a pas de porte de derrière, faites mieux que ça, restez ici toute la journée avec vos messieurs, vous verrez si je vous en impose.