Quant à Madeleine, qui ne s'appelait pas Madeleine, elle était la fille de la veuve d'un capitaine au long cours, voisine de campagne de la famille Fromentin. De sang créole par sa mère, elle était très brune, avec un teint mat et une peau blanche. Gaie, enjouée, spirituelle plus qu'intelligente, et assez coquette, elle se prêtait facilement au sentiment très vif qui attirait vers elle son compagnon de jeunesse, encore bien qu'elle eût quatre ans de plus que lui. En octobre 1836, Madeleine épousait un jeune homme de vingt-deux ans—elle en avait dix-sept—attaché à l'administration des contributions directes, mais qui devait par la suite acheter une charge d'agent de change à La Rochelle.

C'est à ce moment qu'Eugène Fromentin eut nettement conscience de son amour pour Madeleine. Pendant quatre ou cinq ans, il vécut de ce sentiment exclusif qui absorba toutes les forces de sa jeunesse et de son talent. Il la cherchait partout où il pouvait la rencontrer, à la promenade, au théâtre, dans le monde. Pendant les absences de son mari, maussade et bourru, et qui semble ne pas l'avoir rendue heureuse, elle recevait Eugène chez elle, trouvant surtout dans cette intrigue une distraction à l'existence monotone qu'elle menait. Malgré ces imprudences, il est difficile d'admettre qu'il y ait eu entre eux autre chose que des conversations passionnées et un commerce purement sentimental.

«Au cours de l'été 1838, Eugène Fromentin était parvenu aux termes de ses humanités. La distribution des prix fut pour lui l'occasion de la scène qui est racontée dans DOMINIQUE avec un accent de sincérité auquel il n'est pas permis de se tromper.»

En novembre 1839, Fromentin partit pour Paris où il devait faire son droit. Il revient à Saint-Maurice aux vacances, et il retrouve Madeleine. Il s'efforce de lutter contre sa passion qui l'a repris tout entier. Mais l'affection profonde qu'il avait vouée à la jeune femme persistait toujours, malgré les efforts réunis de tous, mari, parents et amis, pour amener une rupture.

Et cela dura jusqu'en 1844 où Madeleine dont la santé était depuis longtemps précaire, vint subir à Paris une grave opération dont elle mourut le 4 juillet. Elle avait un peu plus de vingt-sept ans et laissait trois jeunes enfants.

Sous le choc terrible qu'il reçoit de cette mort, Fromentin envisage sa retraite dans un couvent. Sa douleur s'épanche dans les lettres qu'il envoie à ses amis, de Meudon où il s'est réfugié. Ses années d'enfance lui refluent à l'esprit et au cœur.

«Tout mon passé m'a traversé la mémoire, écrit-il, depuis mes lointaines rêveries dans mon allée verte de Saint-Maurice... Puis le souvenir incessant de ma pauvre amie s'est emparé de moi pour ne plus me quitter. En quelques secondes, j'ai remonté le cours des sept années passées ensemble. Enfin je l'ai revue morte...

«Je pense à toi qui dors là-bas sous l'herbe mouillée du cimetière, pauvre tête si belle, aux yeux si doux, au teint si blanc, aux cheveux si noirs...»

Et voici DOMINIQUE qui apparaît, à quinze ans de distance: «Amie, ma divine et sainte amie, je veux et vais écrire notre histoire commune, depuis le premier jour jusqu'au dernier. Et chaque fois qu'un souvenir effacé luira subitement dans ma mémoire, chaque fois qu'un mot plus tendre et plus ému jaillira de mon cœur, ce seront autant de marques pour moi que tu m'entends et que tu m'assistes...»

Celle qui fut Madeleine est enterrée dans le cimetière de Saint-Maurice, non loin du tombeau d'Eugène Fromentin. Elle reçoit de temps en temps la visite des fervents de DOMINIQUE, car il est impossible à tous ceux qui l'ont goûtée d'oublier la figure idéale de charme, de jeune gravité et d'ardente tendresse de Madeleine de Nièvres.