La lettre était à peu près conçue en ces termes:
«Vous êtes un enfant qui prétendez agir comme un homme, et vous avez doublement tort de vous vieillir. Les hommes, quoi que vous fassiez, seront toujours meilleurs ou pires que vous n'êtes. Je vous crois à plaindre, car vous êtes seul, et je vous estime assez pour admettre que vous devez en effet souffrir d'être privé d'une amitié vigilante et tendre; mais vous feriez mieux de parler à cœur ouvert que de vous confier un jour à l'improviste à quelqu'un qui vous apprécie, et puis de vous taire. Je ne vois ni le bien que j'ai pu vous faire en écoutant vos confidences, ni le but que vous vous proposez en ne les renouvelant plus. Vous avez trop de raison pour un âge dont l'ingénuité est à la fois le seul attrait et la seule excuse, et, si vous aviez autant d'abandon que de sang-froid, vous seriez plus intéressant et surtout plus heureux.»
Malgré ces rares accès de franchise auxquels il cédait par caprice, je n'étais qu'à demi dans les confidences d'Olivier. Quoiqu'à peu près de mon âge et inférieur à moi sur beaucoup de points sans doute, il me trouvait un peu jeune, comme il disait, sur les questions de conduite qui s'agitaient dans son esprit. C'était à peine si je pouvais accepter le premier mot du dessein qu'il entendait poursuivre jusqu'à la pleine satisfaction de son amour-propre ou de son plaisir. Je le voyais toujours aussi calme, libre d'esprit, prompt à tout, avec son aimable visage aux accents un peu froids, ses yeux impertinents pour tous ceux qui n'étaient pas ses amis, et ce sourire rapide et très séduisant dont il savait faire avec tant d'à-propos tantôt une caresse et tantôt une arme. Il n'était aucunement triste et pas beaucoup plus distrait, même dans les circonstances où, de son propre aveu, son imperturbable confiance avait un peu souffert. Le dépit ne se traduisait chez lui que par une sorte d'irritabilité plus aiguë, et ne faisait pour ainsi dire qu'ajouter un ressort de trempe plus sèche à son audace.
«Si tu crois que je vais me rendre malheureux, tu te trompes, me disait-il à quelque temps de là, dans un de ces moments de courtes hésitations où, comme à plaisir, il donnait à ses paroles une expression d'hostilité méchante. Si elle m'aime un jour, tôt ou tard, ceci n'est rien. Sinon...
—Sinon?» lui dis-je.
Sans me répondre, il fit tournoyer et siffler autour de sa tête un petit jonc qu'il tenait à la main, comme s'il eût voulu trancher quelque chose en fendant l'air. Puis, tout en continuant de fouetter le vide avec une véhémence extrême, il ajouta:
«Si je pouvais seulement lire dans ses yeux un oui ou non! Je n'en connais pas d'aussi tourmentants et d'aussi beaux, excepté ceux de mes deux cousines, qui ne me disent rien.»
Un autre jour, un accident contraire le rendait à lui-même. Il devenait sensible, agité, légèrement enthousiaste, en tout beaucoup plus naturel. Il s'abandonnait à quelques douceurs de gestes et de langage, qui, quoique toujours fort réservées, m'en apprenaient assez sur ses espérances.
«Es-tu bien sûr de l'aimer?» lui demandai-je enfin, tant cette première condition pour qu'il se montrât exigeant me semblait indispensable, et cependant douteuse.
Olivier me regarda dans le blanc des yeux, et, comme si ma question lui paraissait le comble de la niaiserie ou de la folie, il partit d'un éclat de rire insolent qui m'ôta toute envie de continuer.