L'absence de Madeleine dura le temps convenu. Quelques jours avant son retour, en pensant à elle, et j'y pensais à toutes les minutes, je récapitulai les changements qui s'étaient opérés en moi depuis son départ, et j'en fus stupéfait. Le cœur gros de secrets, l'âme émue d'impulsions hardies, l'esprit chargé d'expérience avant d'avoir rien connu, je me vis en un mot tout différent de celui qu'elle avait quitté. Je me persuadai que cela me servirait à diminuer d'autant l'ascendant bizarre auquel j'étais soumis, et cette légère teinte de corruption répandue sur des sentiments parfaitement candides me donna comme un semblant d'effronterie, c'est-à-dire tout juste assez de bravoure pour courir au-devant de Madeleine sans trop trembler.

Elle arriva vers la fin de juillet. De loin j'entendis les grelots des chevaux, et je vis approcher, encadrée dans le rideau vert des charmilles, la chaise de poste, toute blanche de poussière, qui les amena par le jardin jusque devant le perron. Ce que j'aperçus d'abord, ce fut le voile bleu de Madeleine, qui flottait à la portière de la voiture. Elle en descendit légèrement et se jeta au cou d'Olivier. Je sentis, à la vive et fraternelle étreinte de ses deux petites mains cordialement posées dans les miennes, que la réalité de mon rêve était revenue; puis, s'emparant avec une familiarité de sœur aînée du bras d'Olivier et du mien, s'appuyant également sur l'un et sur l'autre, et versant sur tous les deux comme un rayon de vrai soleil, la limpide lumière de son regard direct et franc, comme une personne un peu lasse, elle monta les escaliers du salon.

Cette soirée-là fut pleine d'effusion. Madeleine avait tant à nous dire! Elle avait vu de beaux pays, découvert toute sorte de nouveautés, de mœurs, d'idées, de costumes. Elle en parlait dans le premier désordre d'une mémoire encombrée de souvenirs tumultueux, avec la volubilité d'un esprit impatient de répandre en quelques minutes cette multitude d'acquisitions faites en deux mois. De temps en temps elle s'interrompait, essoufflée de parler, comme si elle l'eût été de monter et de descendre encore les échelons de montagne où son récit nous conduisait. Elle passait la main sur son front, sur ses yeux, relevait en arrière de ses tempes ses épais cheveux, un peu hérissés par la poussière et le vent du voyage. On eût dit que ce geste d'une personne qui marche et qui a chaud rafraîchissait aussi sa mémoire. Elle cherchait un nom, une date, perdait et retrouvait sans cesse le fil embrouillé d'un itinéraire, puis se mettait à rire aux éclats quand, la confusion s'introduisant dans son récit, elle était obligée d'appeler à son aide la claire et sûre mémoire de Julie. Elle exhalait la vie, le plaisir d'apprendre, les curiosités satisfaites. Quoique brisée par un long voyage en voiture, il lui restait encore de ce perpétuel déplacement une habitude de se mouvoir vite qui la faisait dix fois de suite se lever, agir, changer de place, jeter les yeux dans le jardin, donner un coup d'œil de bienvenue aux meubles, aux objets retrouvés. Quelquefois elle nous regardait, Olivier et moi, attentivement, comme pour être bien assurée de se reconnaître et mieux constater son retour et sa présence au milieu de nous; mais soit qu'elle nous trouvât l'un et l'autre un peu changés, soit que deux mois de séparation et la vue de tant de figures nouvelles l'eussent déshabituée de nos visages, je voyais dans sa physionomie poindre une vague surprise.

«Eh bien! lui disait Olivier, nous retrouves-tu?

—Pas tout à fait, disait-elle ingénument; je vous voyais autrement quand j'étais loin.»

Je restais cloué sur un fauteuil. Je la regardais, je l'écoutais, et quoi qu'elle pût penser de nous, le changement que j'apercevais en elle était bien autrement réel, et sans contredit plus absolu, sinon plus profond.

Elle avait bruni. Son teint, ranimé par un hâle léger, rapportait de ses courses en plein air comme un reflet de lumière et de chaleur qui le dorait. Elle avait le regard plus rapide avec le visage un peu plus maigre, les yeux comme élargis par l'effort d'une vie très remplie et par l'habitude d'embrasser de grands horizons. Sa voix, toujours caressante et timbrée pour l'expression des mots tendres, avait acquis je ne sais quelle plénitude nouvelle qui lui donnait des accents plus mûrs. Elle marchait mieux, d'une façon plus libre; son pied lui-même s'était aminci en s'exerçant à de longues courses dans les sentiers difficiles. Toute sa personne avait pour ainsi dire diminué de volume en prenant des caractères plus fermes et plus précis, et ses habits de voyage, qu'elle portait à merveille, achevaient cette fine et robuste métamorphose. C'était Madeleine embellie, transformée par l'indépendance, par le plaisir, par les mille accidents d'une existence imprévue, par l'exercice de toutes ses forces, par le contact avec des éléments plus actifs, par le spectacle d'une nature grandiose. C'était toute la juvénilité de cette créature exquise, avec je ne sais quoi de plus nerveux, de plus élégant, de mieux défini, qui marquait un progrès dans la beauté, mais qui certainement aussi révélait un pas décisif dans la vie.

Je ne sais pas si je me rendis compte alors de tout ce que je vous dis là; je sais seulement que je devinais d'elle à moi des supériorités de plus en plus manifestes, et jamais encore je n'avais mesuré avec tant de certitude et d'émotion la distance énorme qui séparait une fille de dix-huit ans à peu près d'un écolier de dix-sept ans.

Un autre indice plus positif encore aurait dû dès ce soir-là m'ouvrir les yeux.

Il y avait parmi les bagages un admirable bouquet de rhododendrons, arrachés de terre avec leurs racines, et qu'une main prévoyante avait entourés de fougères et de plantes alpestres encore humides des eaux de la montagne. Ce bouquet, apporté de si loin, et dont M. d'Orsel paraissait prendre un soin particulier, leur avait été envoyé, disait Madeleine, en souvenir d'une excursion faite au pic de *** par un compagnon de voyage qu'on désignait vaguement comme un homme aimable, poli, prévenant, rempli d'égards pour M. d'Orsel. Au moment où Julie défaisait les enveloppes, une carte s'en détacha. Olivier la vit tomber, s'en empara prestement, la retourna une ou deux fois, afin d'en examiner en quelque sorte la physionomie, puis il y lut un nom: Comte Alfred de Nièvres.