«Tu as blessé Julie? lui dis-je.
—C'est possible, mais Julie m'agace.» Et puis il me tourna le dos pour couper court à toute insistance.
J'eus le courage, était-ce un courage? de rester jusqu'à la fin du bal. J'avais besoin de revoir Madeleine presque seul à seul, et de la posséder plus étroitement après le départ de tant de gens qui se l'étaient pour ainsi dire partagée. J'avais supplié Olivier de m'attendre en lui représentant qu'il avait d'ailleurs à réparer sa venue tardive. Bonne ou mauvaise, cette dernière raison, dont il n'était pas dupe, eut l'air de le décider. Nous étions, l'un vis-à-vis de l'autre, dans ces veines de cachotterie qui faisaient de notre amitié, toujours très clairvoyante, la chose la plus inégale et la plus bizarre. Depuis notre départ pour les Trembles, surtout depuis notre retour à Paris, quelque jugement qu'il portât sur ma conduite, il semblait avoir adopté le parti de me laisser agir sans tutelle. Il était trois ou quatre heures du matin. Nous nous étions comme oubliés dans un petit salon, où quelques joueurs obstinés s'attardaient encore. Quand enfin, n'entendant plus de bruit, nous en sortîmes, il n'y avait plus ni musiciens, ni danseurs, ni personne. Madame de Nièvres, assise au fond du grand salon vide, causait vivement avec Julie, pelotonnée comme une chatte dans un fauteuil. Elle fit une exclamation de surprise en nous voyant apparaître au milieu de ce désert, à pareille heure, après cette interminable nuit si mal employée. Elle était lasse. Des traces de fatigue entouraient ses beaux yeux et leur donnaient cet éclat extraordinaire qui succède à des soirées de fête. M. de Nièvres était au jeu, M. d'Orsel y était aussi. Elle était seule avec Julie; j'étais seul debout, appuyé sur le bras d'Olivier. Les bougies s'éteignaient. Un demi-jour rougeâtre tombant de haut ne formait plus qu'une sorte de brouillard lumineux, composé de la fine poussière odorante et des impalpables vapeurs du bal. Il y avait sur les meubles, sur les tapis, des débris de fleurs, des bouquets défaits, des éventails oubliés, avec des carnets sur lesquels on venait d'inscrire des contredanses. Les dernières voitures roulaient dans la cour de l'hôtel; j'entendais relever les marchepieds et le bruit sec des panneaux vitrés qu'on fermait.
Je ne sais quel rapide retour vers une autre époque où nous nous étions si souvent trouvés tous les quatre en pareil rapprochement, mais dans des situations si différentes et dans une simplicité de cœur à tout jamais perdue, me fit jeter les yeux autour de moi et résumer en une seule sensation tout ce que je vous dis là. Je me détachai assez de moi-même pour envisager, comme un spectateur au théâtre, ce tableau singulier composé de quatre personnages groupés intimement à la fin d'un bal, s'examinant, se taisant, donnant le change à leurs pensées par un mot banal, voulant se rapprocher dans l'ancienne union et trouvant un obstacle, essayant de s'entendre comme autrefois et ne le pouvant plus. Je sentis parfaitement le drame obscur qui se jouait entre nous. Chacun y tenait un rôle, dans quelle mesure? je l'ignorais; mais j'avais assez de sang-froid désormais pour affronter les dangers de mon propre rôle, le plus périlleux de tous, du moins je le croyais, et j'allais avec audace rentrer dans les souvenirs du passé en proposant de finir la nuit par un des jeux qui nous amusaient chez ma tante, quand, les derniers joueurs partis, M. d'Orsel et M. de Nièvres revinrent au salon.
M. d'Orsel nous traitait tous comme des enfants, y comprit sa fille aînée que par un calcul de tendresse il se plaisait à rajeunir encore et remettait en minorité par des noms qui rappelaient le couvent. M. de Nièvres entra plus froidement, et la vue de ce quatuor intime sembla produire sur lui un tout autre effet. Je ne sais si ce fut imaginaire ou réel, mais je le trouvai guindé, sec et tranchant. Son maintien me déplut. Avec sa cravate un peu haute, sa mise irréprochable, cet air toujours un peu particulier d'un homme en tenue de cérémonie qui vient de recevoir et se sent chez lui, il ressemblait encore moins au chasseur aimable et négligé qui avait été mon hôte aux Trembles, que Madeleine, avec la rosace étincelante de son corsage et sa magnifique chevelure étoilée de diamants, ne ressemblait à la modeste et intrépide marcheuse qui nous suivait, un mois auparavant, sous la pluie, les pieds dans la mer. Était-ce seulement un changement de costume? était-ce plutôt un changement d'esprit? Il avait repris cette allure un peu compassée, surtout ce ton supérieur, qui m'avaient si fortement frappé le soir où, pour la première fois, dans le salon d'Orsel, je le surpris faisant solennellement sa cour à Madeleine. Je crus sentir en lui des froideurs de coup d'œil que je ne connaissais pas, et je ne sais quelle assurance orgueilleuse dans sa situation de mari qui m'apprenait encore une fois que Madeleine était sa femme et que je n'étais rien. Que ce fût ou non l'ingénieuse erreur d'un cœur malade, il y eut un moment où cette dernière leçon me parut si claire que je n'en doutai plus. Nos adieux furent brefs. Nous sortîmes. Nous nous jetâmes dans une voiture. J'eus l'air de dormir; Olivier m'imita. Je récapitulai tout ce qui s'était passé dans cette soirée, qui, je ne sais pourquoi, me paraissait contenir le germe de beaucoup d'orages; puis je pensai à M. de Nièvres, à qui je croyais avoir pour toujours pardonné, et je m'aperçus nettement que je le détestais.
Je fus plusieurs jours, une semaine au moins, sans donner signe de vie à Madeleine. Je profitai d'une circonstance où je la savais absente pour déposer ma carte chez elle. Cette dette de politesse réglée, je me crus quitte envers M. de Nièvres. Quant à madame de Nièvres, je lui en voulais: de quoi? je ne me l'avouai pas; mais ce cruel dépit me donna momentanément la force de l'éviter.
A partir de ce jour, le mouvement de Paris nous saisit, et nous fûmes entraînés dans ce tourbillon où les plus fortes têtes risquent de s'étourdir, où les cœurs les plus robustes ont mille chances pour une de faire naufrage. Je ne savais presque rien du monde, et, après l'avoir fui pendant une année, je m'y trouvais introduit tout à coup dans le salon de madame de Nièvres, c'est-à-dire avec toutes les raisons possibles de le subir. J'avais beau lui répéter que je n'étais pas fait pour une pareille vie; elle n'aurait eu qu'une chose à me répondre: «Allez-vous-en»; mais c'était un conseil qui peut-être lui aurait coûté, et que dans tous les cas je n'aurais pas suivi. Elle entendait me présenter dans la plupart des salons où elle allait. Elle souhaitait que je fusse aussi exact dans ces devoirs tout artificiels qu'on était en droit de l'exiger, disait-elle, d'un homme bien né, produit sous son patronage. Souvent elle exprimait seulement un désir poli dont mon imagination, habile à tout transformer, me faisait des ordres. Blessé partout, sans cesse malheureux, je la suivais toujours, ou, quand je ne la suivais plus, je la regrettais, je maudissais ceux qui me disputaient sa présence, et je me désespérais.
Quelquefois je me révoltais sincèrement contre des habitudes qui me dissipaient sans fruit, n'ajoutaient pas grand'chose à mon bonheur, et m'ôtaient un reste de raison. Je haïssais cordialement les gens dont je me servais cependant pour arriver jusqu'à Madeleine, quand la prudence ou d'autres motifs m'éloignaient de sa maison. Je sentais, et je n'avais pas tort, qu'ils étaient les ennemis de Madeleine autant que les miens. Cet éternel secret, ballotté dans de pareils milieux, devait, à n'en pas douter, jeter, comme un foyer en plein vent, des étincelles imprudentes qui le trahissaient. On devait le connaître, du moins on pouvait l'apprendre. Il y avait une foule de gens dont je me disais avec fureur: «Ceux-là, j'en suis sûr, sont mes confidents.» Que pouvais-je attendre d'eux? Des conseils? Je les connaissais pour les avoir reçus déjà de la seule personne dont l'amitié me les rendît supportables, d'Olivier. Des complicités et des complaisances? Non, cent fois non. J'en étais plus effrayé que je ne l'eusse été d'une vaste inimitié conjurée contre mon bonheur, à supposer que ce triste et famélique bonheur eût pu faire envie à qui que ce fût.
A Madeleine, je ne disais que la moitié de la vérité. Je ne lui cachais rien de mon aversion pour le monde, sauf à lui déguiser le motif tout personnel de certains griefs. Quand il s'agissait de juger le monde d'une façon plus générale, indépendamment du perpétuel soupçon qui me le faisait considérer en masse comme un voleur de mon bien, alors je donnais cours à mes invectives avec une joie féroce. Je le dépeignais comme hostile à ce que j'aimais, comme indifférent pour tout ce qui est bien et plein de mépris pour ce qu'il y a de plus respectable en fait de sentiments comme en fait d'opinions. Je lui parlais de mille spectacles dont tout homme de sens devait être blessé, de la légèreté des maximes, de la légèreté plus grande encore des passions, de la facilité des consciences, pour quelque prix que ce fût d'ambition, de gloire ou de vanité. Je lui signalais cette façon libre d'envisager non-seulement un devoir, mais tous les devoirs, cet abus de mots, cette confusion de toutes les mesures, qui fait qu'on pervertit les idées les plus simples, qu'on arrive à ne plus s'entendre sur rien, ni sur le bien, ni sur le vrai, ni sur le mauvais, ni sur le pire, et qu'il n'y a pas plus de distance appréciable entre la gloire et la vogue que de limite bien nette entre les scélératesses et les étourderies. Je lui disais que ce culte léger pour les femmes, ces adorations mêlées de badinages cachaient au fond un universel mépris, et que les femmes avaient bien tort de garder vis-à-vis des hommes des apparences de vertu, quand les hommes ne gardaient plus vis-à-vis d'elles le moindre semblant d'estime. «Tout cela est hideux, lui disais-je, et si j'avais à sauver une seule maison dans cette ville de réprouvés, il n'y en a qu'une que je marquerais de blanc.
—Et la vôtre? disait Madeleine.