—La mienne aussi, uniquement pour me sauver avec vous.»
A la fin de ces longs anathèmes, Madeleine souriait assez tristement. Je savais bien qu'elle était de mon avis, elle qui était la sagesse, la droiture et la vérité même, et cependant elle hésitait à me donner raison, parce que depuis longtemps déjà elle se demandait si, en disant beaucoup de choses vraies, je disais tout. Depuis quelque temps, elle affectait de ne me parler qu'avec retenue de cette autre portion de ma vie de jeune homme qui ne faisait pas partie de la sienne, mais qui n'en était pas moins blanche de tout mystère. Elle savait à peine où je demeurais, du moins elle avait l'air ou de l'ignorer ou de l'oublier. Jamais elle ne me questionnait sur l'emploi des soirées qui ne lui appartenaient pas, et sur lesquelles il lui convenait pour ainsi dire de laisser planer quelques doutes. Au milieu même de ces habitudes décousues, qui réduisaient mon sommeil à peu de chose et me tenaient dans un continuel état de fièvre, j'avais retrouvé une sorte d'énergie maladive, et je dirai presque un insatiable appétit d'esprit, qui m'avaient rendu le goût du travail plus piquant. En quelques mois, j'avais réparé à peu près le temps perdu, et sur ma table il y avait, comme un tas de gerbes dans une aire, une nouvelle récolte amassée, dont le produit seul était douteux. C'était le seul point peut-être dont Madeleine me parlât avec abandon; mais ici c'était moi qui élevais des barrières. De mes occupations d'esprit, de mes lectures, de mon travail, et Dieu sait avec quelle orgueilleuse sollicitude elle en suivait le cours! je lui faisais connaître un seul détail, toujours le même: j'étais mécontent. Ce mécontentement absolu des autres et de moi-même en disait beaucoup plus qu'il ne fallait pour l'éclairer. Si quelque circonstance encore restait dans l'ombre, en dehors d'une amitié qui, sauf un secret immense, n'avait pas de secret, c'est que Madeleine en jugeait l'explication inutile ou peu prudente. Il y avait entre nous un point délicat, tantôt dans le doute et tantôt dans la lumière, qui demandait, comme toutes les vérités dangereuses, à n'être pas éclairci.
Madeleine était avertie, il était impossible qu'elle ne le fût pas; depuis combien de temps? Peut-être depuis le jour où, respirant elle-même un air plus agité, elle y avait senti passer des chaleurs qui n'étaient plus à la température de notre ancienne et calme amitié. Le jour où je crus avoir la certitude de ce fait, cela ne me suffit pas. Je voulus en tenir la preuve et forcer pour ainsi dire Madeleine elle-même à me la donner. Je ne m'arrêtai pas une seule minute à la pensée qu'un pareil manège était détestable, méchant et odieux. Je la pressai de questions muettes. A mille sous-entendus qui nous permettaient, comme aux gens qui se connaissent à fond, de nous comprendre à demi-mot, j'en ajoutai de plus précis. Nous marchions prudemment sur un terrain semé de pièges: j'y dressai des embûches à tous les pas. Je ne sais quelle envie perverse me prit de la gêner, de l'assiéger, de la contraindre dans sa dernière réserve. Je voulais me venger de ce long silence imposé d'abord par timidité, puis par égard, puis par respect, enfin par pitié. Ce masque porté depuis trois ans m'était insupportable; je le jetai. Je ne craignais pas que la lumière se fît entre nous. Je souhaitais presque une explosion qui devait la couvrir de terreur, et quant à son repos, que cette aveugle et homicide indiscrétion pouvait tuer, je l'oubliais.
Ce fut une crise humiliante, et dont j'aurais de la peine à vous rendre compte. Je ne souffrais presque plus, tant j'étais buté contre une idée fixe. J'agissais en sens direct, l'esprit clair, la conscience fermée, comme s'il se fût agi d'une partie d'escrime où je n'aurais joué que mon amour-propre.
A cette stratégie insensée, Madeleine opposa tout à coup des moyens de défense inattendus. Elle y répondit par un calme parfait, par une absence totale de finesse, par des ingénuités que rien ne pouvait plus entamer. Elle éleva doucement entre nous comme un mur d'acier d'une froideur et d'une résistance impénétrables. Je m'irritais contre ce nouvel obstacle et ne pouvais le vaincre. J'essayais de nouveau de me faire comprendre; toute intelligence avait cessé. J'aiguisais des mots qui n'arrivaient pas jusqu'à elle. Elle les prenait, les relevait, les désarmait par une réponse sans réplique; comme elle eût fait d'une flèche adroitement reçue, elle en ôtait le trait acéré qui pouvait blesser. Le résumé de son maintien, de son accueil, de ses poignées de main affectueuses, de ses regards excellents, mais courts et sans portée, en un mot le sens de toute sa conduite admirable et désespérante de force, de simplicité et de sagesse, était celui-ci: «Je ne sais rien, et si vous avez cru que je devinais quelque chose, vous vous êtes trompé.»
Je disparaissais alors pour quelque temps, honteux de moi-même, furieux d'impuissance, aigri, et, quand je revenais à elle avec des idées meilleures et des intentions de repentir, elle n'avait pas plus l'air de comprendre celles-ci qu'elle n'avait admis les autres.
Ceci se passait au milieu des entraînements mondains, qui s'étaient, cette année-là, prolongés jusqu'au milieu du printemps. Je comptais quelquefois sur les accidents de cette vie affaiblissante pour surprendre Madeleine en défaut et me rendre maître enfin de cet esprit si sûr de lui. Il n'en fut rien. J'étais à moitié malade d'impatience. Je ne savais presque plus si j'aimais Madeleine, tant cette idée d'antagonisme, qui me faisait sentir en elle un adversaire, se substituait à toute autre émotion et me remplissait le cœur de passions mauvaises. Il y a des journées de plein été poudreuses, nuageuses, avec des soleils blancs et des bises du nord, qui ressemblent à cette période violente, tantôt brûlante et tantôt glacée, où je crus un moment que ma passion pour Madeleine allait finir, et de la plus triste façon, par un dépit.
Il y avait plusieurs semaines que je ne l'avais vue. J'avais usé mes rancunes dans un travail acharné. J'attendais qu'elle me fît signe de reparaître. J'avais rencontré M. de Nièvres une fois; il m'avait dit: «Que devenez-vous?» ou bien: «On ne vous voit plus.» L'une ou l'autre de ces formules que j'oublie n'était pas une invitation bien pressante à revenir. Je tins bon pendant quelques jours encore; mais un pareil éloignement devenait un état négatif qui pouvait durer indéfiniment sans rien décider. Enfin je pris le parti de brusquer les choses. Je courus chez Madeleine; elle était seule. J'entrai rapidement, sans avoir d'idée bien arrêtée sur ce que j'allais dire ou faire, mais avec le projet formel de briser cette armure de glace et de chercher dessous si le cœur de mon ancienne amie vivait toujours.
Je la trouvai dans son boudoir, dont le seul grand luxe était des fleurs, près d'un petit guéridon, dans la tenue la plus simple, assise et brodant. Elle était sérieuse, elle avait les yeux un peu rouges, comme si les nuits précédentes elle avait beaucoup veillé, ou qu'elle eût pleuré quelques minutes auparavant. Elle avait ces airs paisibles et recueillis qui lui revenaient quelquefois dans ses moments de retour sur elle-même et faisaient revivre en elle la pensionnaire d'autrefois. Avec sa robe montante, toutes ces fleurs qui l'entouraient, les fenêtres ouvertes et donnant sur des arbres, on l'eût dite encore dans son jardin d'Ormesson.
Cette transfiguration complète, cette attitude attristée, soumise, pour ainsi dire à moitié vaincue, m'ôta toute idée de triomphe et fit tomber subitement mes audaces.