Nous prîmes la direction de la balise. En moins d'une demi-heure nous l'avions atteinte et nous entrions dans l'alfa. Comme je l'avais prévu, la route s'engageait dans une suite de plateaux verts, tous pareils, de peu d'étendue, se déroulant du nord au sud et se succédant avec la plus triste régularité. De loin en loin, mais de manière qu'il y en a toujours au moins une en vue, la même pyramide grise apparaît posée sur le bord de l'horizon. Pendant quatre heures de marche, je n'ai pas aperçu dans aucun sens le plus petit coin qui ne fût vert comme un champ d'oseille. Sous le ciel bleu, et quand on se sait dans le Sahara, cette couleur printanière produit le plus désagréable étonnement. Le contraste est imprévu, mais absolument laid. Je t'ai parlé ailleurs de l'alfa; si j'y reviens, c'est afin de tenir un compte minutieux de mes impressions d'aujourd'hui.
A dix heures, nous faisions halte dans le lit profond d'une rivière. L'été, on se demande où sont les rivières qui ont pu creuser de pareils lits. Il y reste en ce moment une petite source, réduite à rien, mais qui ne tarit pas. Le réservoir n'a pas deux enjambées de large. Elle sort avec un léger bouillonnement du milieu des cressons, puis à quelques pas de là se perd ou plutôt se glisse dans le sable. Je n'avais jamais vu de source ayant un cours si réduit ni plus pressée de disparaître. C'est un avertissement que tous les voyageurs comprennent; j'ai remarqué, en effet, que les bords n'étaient aucunement piétinés, quoiqu'elle serve de rendez-vous aux caravanes dans cette saison. On prit donc exemplairement la provision nécessaire à notre convoi. J'y puisai moi-même avec le plus grand soin, et j'y remplis nos peaux de bouc d'une eau limpide, légère et à peu près fraîche. Surtout on empêcha les chevaux d'y boire. Tout autour, le lit de la rivière est encombré de rochers blancs, calcinés, désorganisés comme de la pierre à chaux qui commence à cuire; leur éclat au soleil est insupportable.
Vers onze heures, la chaleur devint subitement très forte. Le ciel, jusque-là sans nuages, commençait à se tendre de raies blanchâtres, sortes de balayures au tissu transparent pareilles à d'immenses toiles d'araignée. Le vent se levait et se fixait au sud. Très faible encore tant que nous fûmes abrités, dès que nous remontâmes en plaine, il se fit décidément reconnaître pour du sirocco. Il mit néanmoins plus de deux heures à se déclarer dans toute sa violence. D'abord, ce ne furent que des souffles passagers, tantôt chauds, tantôt presque frais. Je les recevais en plein visage et pouvais avec exactitude en mesurer la température, le mouvement et la durée. Peu à peu, il y eut moins d'intervalle entre les bouffées; je les sentis venir aussi avec plus de régularité, mais toujours intermittentes, saccadées comme la respiration d'un malade accélérée par la fièvre. A mesure que cette haleine étrange arrivait plus fréquente et plus chaude, la terre elle-même s'échauffait; et quoiqu'il n'y eût plus de soleil et que mon ombre marquât à peine sur le sol éclairé d'une lumière morne, j'avais encore sur la tête l'impression d'un soleil ardent. Le ciel était d'une couleur rousse où ne filtrait plus aucune lueur de bleu. L'horizon cessa bientôt d'être visible et prit la noirceur du plomb. Enfin, le souffle devint continu, comme l'exhalaison directe d'un foyer. Alors, la chaleur sembla venir à la fois de partout, du vent, du ciel, et peut-être encore plus forte des entrailles du sol, qui véritablement s'embrasait sous les pieds de mon cheval. Le pauvre animal se lassait à marcher vent debout, mais souffrait surtout de cette flamme qui lui montait au ventre. Quant à moi, sans la fatigue de me maintenir en selle, j'eusse éprouvé un réel bien-être à me sentir enveloppé de cette chaleur qui après tout n'excédait pas mes forces, et toute curiosité de voyageur à part, je n'étais pas fâché, dusse-je même en souffrir, de respirer cet ouragan de sable et de feu qui venait du désert.
J'arrivai de la sorte à Ham'ra sans m'être douté que j'en approchais. Ham'ra est un amas misérable d'une trentaine de masures bâties en pisé, ruinées, croulantes, d'aspect funeste et qu'on dirait abandonnées. On les confond presque avec les rochers jaunâtres dont la haute ceinture enferme entièrement le village du côté du couchant. Au levant s'étendent quelques petits jardins assez vivaces et que je suis étonné de trouver trop verts. Le sirocco s'acharnait après cette pauvre verdure échappée au soleil; et la poussière qui pleuvait à flots, le jour plombé qui enveloppait tout de sa couleur de cendre, donnaient à ce tableau, déjà si triste, une physionomie violente et pour ainsi dire pleine d'angoisse.
Deux grands gaillards en guenilles, hâves et singulièrement farouches, qu'on dirait les seuls habitants du pays, sont venus nous regarder planter nos tentes, puis se sont retirés à cent pas de là sur une roche plate en forme de dolmen, et depuis lors y sont restés accroupis les yeux fixés sur nous. Presque tous les arbres des jardins sont des abricotiers; j'ai aperçu, en passant à cheval le long des murs bas, un figuier, un grenadier d'une belle venue et quelques vignes grimpantes, mais pas un palmier. J'espérais rencontrer ici celui que j'ai vu indiqué sur la carte du Sud à quelques lieues d'El-Aghouat. C'est sans doute à Sidi-Makhelouf que je le trouverai.
Heureusement que des rigoles creusées autour des jardins amènent jusque devant nos tentes une belle eau, bonne au goût et pas encore trop échauffée. Ç'a été en arrivant un grand soulagement.
En ce moment, le vent est plus chaud et souffle plus violemment que jamais. Il a failli renverser ma tente. Bakir et ses compagnons ont été pendant quelques minutes ensevelis sous la leur, et semblaient même avoir pris le parti de ne pas la relever. Nous avons dû doubler les cordes et consolider les piquets. Grâce aux petits murs de clôture qui font abri, on a pu néanmoins allumer du feu pour le souper. Sous ma tente, et pendant que j'écris, j'ai sur les mains la chaleur exacte d'un foyer. Il fait déjà presque nuit, quoiqu'il soit tout au plus six heures. Nos chevaux demeurent immobiles, la tête pendante, la croupe au vent. Les chameaux n'ont pas mangé; à peine déchargés, ils se sont couchés en troupeau serré, le ventre aplati, le cou allongé sur le sable.
Par moment, le pied du vent semble s'éclaircir. L'horizon se dégage, et je découvre entre deux caps de montagnes coupés carrément, et dont l'un, celui de droite, tout à fait noyé, doit être à quinze ou dix-huit lieues d'ici, la ligne insaisissable d'un horizon plat. Cette ligne plate me fait rêver. Serait-ce le désert?
Ham'ra, même date, la nuit.
Le vent continue; la chaleur n'a en rien diminué. Vers sept heures, le ciel, un moment auparavant plus clair, s'est rapidement assombri. Cette fois, c'était la nuit. Il n'y a pas une étoile. L'obscurité est absolue. Je distingue à peine un ou deux chevaux blancs attachés à six pas de ma tente. Toutes les lumières et presque tous les feux sont éteints. Une troupe de chacals est venue tout á l'heure hurler si près du bivouac, que je suis sorti dans l'espoir absurde de les tirer. Personne ne dort, mais personne ne remue; et je n'entends pas d'autre bruit que celui du vent dans la toile des tentes et dans les arbres des jardins.