2 juin 1853, à la halte, dix heures.
La matinée a été plus calme; le soleil a reparu dans un ciel riant. Nous avons marché par une petite brise, toujours en plaine et de nouveau dans l'alfa. Nous rencontrons un lit de rivière, où l'on s'arrête; mais cette fois, pas une goutte d'eau. En prévision de ce qui nous arrive, on avait rempli les outres à Ham'ra. A ce moment, dix heures, le sirocco recommence à souffler avec les mêmes symptômes qu'hier, peut-être encore plus menaçants. Dès son début, il est déjà très incommode et nous couvre de sable. Nous déjeunons, couchés à plat ventre sous des lauriers-roses qui n'ont pas encore de fleurs. Le pain que nous mangeons, avec la liberté seulement d'y joindre un oignon (c'est, en fait de vivres frais, tout ce que nous avons pu nous procurer à Ham'ra), est devenu si dur après dix jours de voyage dans les tellis, qu'on a besoin de le ramollir dans l'eau. Il n'y a pas moyen d'allumer du feu, et nous nous passerons de café. D'ailleurs, chacun de nous est impatient d'atteindre le caravansérail de Sidi-Makhelouf. Aussi, nos chevaux sont restés bridés, et nos chameaux n'ont fait que déposer deux outres pleines et ont filé en avant. L'intrépidité de nos chameliers est admirable; singulière race! par goût, la plus paresseuse de la terre; quand il le faut, la première pour supporter la fatigue; gourmande au delà de toute expression, et se passant volontiers de manger comme d'une chose inutile. Allant toujours du même pas, par longues enjambées, avec cette élasticité du genou qui est l'art des grands marcheurs, trottant si les chameaux trottent, quelquefois montant en croupe derrière la charge, mais deux ou trois minutes seulement, et berçant les longs ennuis de la marche par une chanson, toujours la même, languissante et dite à demi-voix, rarement on les voit se traîner d'un air de lassitude; plus rarement encore on les voit manger. Quelquefois, chemin faisant, il y en a qui prennent un peu de rouina (farine de blé grillé) dans leur mezouëd (sac en peau de chèvre tannée) ou dans le capuchon crasseux de leur burnouss; ils la délayent dans le creux de leur main, la pétrissent en boulette; et cette unique bouchée de farine à l'eau compte ordinairement pour un repas.
Il y a dans notre caravane un petit enfant du M'zab, qui vient de Roghar et retourne dans son pays avec son père, qui est notre bach'amar. Il n'a pas six ans; on le fait voyager à chameau. Une fois perché sur sa haute monture, il y reste tout le jour sans en descendre, les mains cramponnées à un bout de corde, suspendu parmi les bagages aussi insouciamment que dans un nid. Quand je passe auprès de lui, il me fait un signe amical et me crie le bonjour du matin ou le bonsoir. Cependant, l'animal va son train et semble ignorer qu'il a cet être fragile sur le dos. Le soir, on met l'enfant à terre; il court alors dans le bivouac, donne un coup d'œil aux cuisines et s'endort entre deux sacs à pain. Ne va pas croire que ce dur apprentissage de la vie du désert soit nuisible à ces santés vigoureuses. Il est tout rond, avec un ventre énorme et de petits yeux dans une grosse figure, où la couleur du sang s'épanouit sous une forte couche de poussière et de hâle. Il ressemblera à son compatriote Bakir; il aura, s'il continue, le même embonpoint et la même jovialité.
Je m'aperçois, et tout à fait à propos, car c'est lui-même qui m'interrompt, que je ne t'ai pas encore parlé de notre compagnon de route Mohammed-el-Chambi. Mohammed est le chambi qui a fourni à M. le général Daumas une partie des renseignements obtenus sur le Sahara central, depuis Metlili jusqu'au Haoussa, et dans la bouche de qui les auteurs du Grand Désert ont mis le récit du voyage. L'intérêt de sa personne est médiocre, et je ne l'aurais pas remarqué sans la célébrité que lui a donnée ce beau livre, la seule Odyssée que nous ayons sur le grand désert. C'est un diable d'homme assez bizarre, grand, sec, à nez crochu, sanglé, botté, coiffé haut, qui se déhanche en marchant avec des airs d'acrobate et une certaine mine de mauvais sujet. On m'apprend que j'aurais pu le voir à Paris l'année dernière, figurant à l'Hippodrome, dans je ne sais quel spectacle arabe, avec les autruches, je crois. On me dit aussi qu'il a du goût pour les bals d'été, et que, pendant une saison, il a été le lion du Château-Rouge. M. N..., qui me raconte ces détails au moment même où je les écris, vient de l'appeler et lui a dit de danser devant nous. Mohammed ne s'est point fait prier; il a jeté de côté ses bottines éperonnées, et, chaussé seulement de ses longs bas de cuir rouge, il s'est mis, nous l'accompagnant d'un air de quadrille, à nous donner une idée de son savoir-faire. C'était souverainement grotesque, et d'une fantaisie difficile à rendre. Ce danseur en tenue de guerrier, ce sauvage battant un entrechat imité de Brididi, je ne sais quoi de ressemblant et de bien saisi qui positivement rappelait la danse défendue et faisait penser aux sublimes mascarades de Gavarni; surtout, le contraste du lieu, le choix singulier du moment, le sable qui l'aveuglait sans l'interrompre, le vent qui faisait voler son haïk, nos Arabes attentifs à le regarder, mais à peine surpris et ne souriant pas, enfin le désert à deux pas de nous, voilà des antithèses que je n'inventerais point, et j'ai rarement éprouvé un plus grand renversement d'idées. D'où vient-il à présent? Où va-t-il? Si, comme je le crois, il retourne à Metlili, il pourra parler de mademoiselle Palanquin à la belle Meçaouda.
Puisque je reviens incidemment aux figures, encore un mot. La galerie n'est pas complète; il y manque un personnage, le plus muet de la bande, peut-être aussi le seul de tous qui soit charmant. C'est un des serviteurs de M. N... Il s'appelle Iah'-iah, joli nom qu'il faut prononcer en deux syllabes bien distinctes, en ayant soin d'insister sur l'a final par une légère aspiration. Il est tout jeune, assez grand, mince et d'une indolence absolue dans ses mouvements. Il n'a pas de barbe, à peine une ombre au coin des lèvres; il a le sourire triste, une pâleur d'Indien et de grands yeux sans étincelles formant deux taches sombres dans son visage. Il est vêtu de blanc et très enveloppé, comme une femme. Les bottes de cavalier lui vont mal, et le burnouss lui ôte un peu de sa grâce. Aussitôt descendu de cheval, il se déchausse, déboucle son ceinturon et s'étend. On ne peut pas dire qu'il soit mou, car il se fatigue beaucoup sans se plaindre, ni qu'il soit petit-maître, quoiqu'il aime à se couvrir de musc. Il ne fume point, et c'est lui qui fait nos cigarettes; il ne prend pas de café, et c'est lui qui prépare le meilleur que nous buvions; il est marié, mais ne parle jamais de femmes; il fait régulièrement ses prières, se montre très susceptible à l'endroit de sa religion, ce qui ne l'empêcherait pas de se faire hacher pour M. N... Il se produit peu, sort rarement de la tente et y passe tout le temps de la halte. En marche, il est d'avant-garde avec son maître. C'est lui qui porte la gibecière de peau de lynx et le fusil. Il manie modestement sa petite jument maigre, la tenant toujours au pas qu'il faut pour être aux ordres de M. N... On s'est essayé à la cible, et personne n'a tiré mieux que lui. On me dit que c'est un fils de grande tente des environs de Boghar. Il a quitté sa femme pour suivre M. N... dans le Sud; et maintenant il mourrait, dit-il, de chagrin, s'il devait renoncer à le suivre. On va toutefois le remarier à El-Aghouat, afin de rendre son exil volontaire plus doux.
Iah'-iah voyage en compagnie de deux amis, comme lui de bonne famille, et mis avec recherche, mais qui sont loin de le valoir. Le plus jeune, quoique Saharien, a l'allure espiègle des enfants de Paris. Il se nomme Makhelouf, comme le marabout qui a baptisé l'endroit où nous coucherons ce soir; et, pardonne à ces plaisanteries de bivouac, nous ne l'appelons que saint Maclou, ou communément M. Maclou. Il conduit, à son grand dépit, un de nos mulets de cantine, et, malgré l'infériorité de sa bête, ce qu'il obtient d'elle est incroyable; il l'estropierait plutôt que de rester dans le convoi. Il dit qu'il est de naissance à monter mieux qu'un mulet, et réclame le droit de marcher en ligne avec les cavaliers; on lui a promis qu'il aurait un cheval pour faire son entrée à El-Aghouat.
Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supériorité d'un homme. A défaut d'autre signe, il n'est rien qui vous procure autant d'estime; car leur respect ne s'attache qu'à ce qui est chez eux la marque convenue du rang, de la fortune ou du commandement; et venir après les autres, c'est faire présumer qu'on suit un maître. Ils font peu de cas de nos valets, et cependant ils consentent à se mettre à nos gages. Au reste, ils se vengent de leur propre servitude par le mépris qu'ils ont de la domesticité dans autrui. Leur plaisir, quand ils sont en service, est de se faire servir eux-mêmes par un plus pauvre; ils n'y mettent ni oppression, ni dureté, mais c'est une sorte de sujétion mutuelle qui relève la dignité de chacun dans ce peuple d'esclaves, et leur fait tour à tour connaître les douceurs de l'autorité. Tel est le trait le plus apparent de ces caractères composés de ruse et de vanité. Leur docilité n'est que feinte; il faut se défier de leur bonhomie, et surtout utiliser pour notre propre influence ces petits moyens de se faire valoir. Quant à moi, je sais bien que je me déconsidère en négligeant de les employer.
Je voudrais que tu visses notre fastueux Ali, son frère Brahim et le Sidi-Embareck, trois de nos valets, toujours en conflits de service et en perpétuelle émulation d'importance.
Sidi-Embareck balance entre ses deux épaules, et sans jamais s'en servir, un énorme chapeau recouvert d'une toison noire d'autruche mâle. Ali trouve préférable de porter immuablement le sien sur sa tête. Déjà d'une taille peu ordinaire, il aime à se grandir encore par cette coiffure colossale, qui lui donne environ huit pieds de haut, et fait qu'entre ses jambes le plus grand cheval devient un criquet. Sidi-Embareck a son équipage de guerre au complet: fusil, pistolets, yatagan passé sous la sangle, longue djebira en tissu de laine, à franges ornées de nœuds. Ali voyage vêtu à la légère, comme si quelqu'un portait pour lui tout son attirail, avec une simple veste amarante, chamarrée d'or, et fort belle encore, quoique fanée, un haïk un peu troué, mais très fin, les pieds nus dans des souliers arabes de cuir verni. Sa djebira, la plus vaste et la plus ornée de toutes, traîne à terre. J'ai cru lui voir un diamant au petit doigt. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'ils se ressemblent, quoi qu'ils fassent pour se rendre si différents. Ils ont tous deux le nez retroussé, le menton sans barbe, les dents blanches, mais trop grandes, et de gros yeux insolents. De plus, on les dit aussi paresseux l'un que l'autre, également vantards, gourmands, peu délicats, avec un même penchant pour le vin. Et c'est une égale illusion que de compter sur Sidi-Embareck ou sur Ali pour un service, pour une aide ou pour un secours utile. Le cheval d'Ali se trouvant malade depuis hier, il s'est agi de le remplacer; mais c'était à qui ne céderait pas le sien, et, en bonne conscience, on ne pouvait y forcer personne. J'ai donc eu pendant quelques lieues le spectacle lamentable d'Ali relégué parmi les bagages et se traînant sur le plus chétif et le moins envié de nos mulets. Sidi-Embareck profita de ce moment pour exciter sa jument noire et faire à lui seul autant d'effet que tout le monde. Heureusement pour Ali qu'il y avait là son frère Brahim. Brahim, personnage modeste, corps amaigri, figure souffreteuse, a des airs cauteleux, vicieux et sournois. Brahim était à cheval, Ali lui persuada de faire un échange; et depuis ce matin Ali mène au galop un maigre animal qui semblait mort entre les mains de Brahim, et Brahim attend sur son mulet l'occasion bien douteuse de le céder à son tour contre un cheval.
Je m'amuse à des portraits. Ai-je tort? Je ne les choisis pas, je les copie, et je m'étonne moi-même de les trouver si loin de l'idéal qu'on rêve, et si divers; d'abord, on n'aperçoit que la variété des costumes; elle séduit et fait oublier l'homme; puis, on s'arrête aux traits caractéristiques de la race, et, pour empêcher de la confondre avec une autre, on donne à tous les individus la même parenté de tournure, d'élégance et de beauté banales. Ce n'est que plus tard que l'homme enfin apparaît sous les traits de l'Arabe et montre qu'il a, comme nous, ses passions, ses difformités, ses ridicules. Me trompé-je donc en introduisant la vie commune sous ces traits demeurés vagues et jusqu'à présent mal définis? N'est-il pas temps de sortir du bas-relief, d'envisager ces gens-là de face, et de reconstruire surtout des figures pensantes? Et cependant, outre le laid, qui est toujours à éviter, n'y a-t-il pas à craindre le petit? Ce n'est pas moi qui réussirai dans ce que j'essaye; mais je ne puis laisser à la réalité qui pose devant moi la splendeur inanimée des statues.