Aïn-Mahdy, juillet 1853.
—J'accomplissais en ce moment un de mes plus vieux rêves de voyage; rêve est le mot, car à l'époque où je le faisais, en examinant la carte du Sahara, il était plus que douteux qu'il pût jamais se réaliser. Ce n'était ni son éloignement, ni la nouveauté du pays qui m'attiraient vers ce lieu-là, de préférence à tant d'autres, tout aussi propres à m'émouvoir; c'était je ne sais quoi de séduisant dans le nom, quelques lambeaux appris de son histoire, le bruit d'un grand personnage religieux luttant derrière ces remparts contre le premier homme de guerre de l'Afrique moderne, beaucoup d'imaginations colorant une vague perspective de faits et de paysage; enfin, je ne sais quelle singulière intuition du vrai qui m'avait fait imaginer une sorte de ville abbatiale, dévote, sérieuse, hautaine et dominée, comme Avignon, par un palais de pape. Chemin faisant, je me rappelais le temps où El-Aghouat était encore pour Alger un pays fort mystérieux, et je pensais au nombre d'événements, petits ou grands, que le hasard avait dû combiner pour faciliter ma promenade; et ce qui m'étonnait le plus dans tout cela, c'était d'en être aussi peu surpris et de trouver tout simple que j'eusse déjeuné le matin à Tadjemout et que j'allasse à présent dîner à Aïn-Mahdy.
Nous avions devant nous une plaine unie, pierreuse, sans aucun accident de terrain et sans variété d'aspect. A droite et à gauche, fuyaient parallèlement deux bourrelets d'une couleur exquise et seulement tachés d'ombres pareilles à des gouttes d'eau bleue. A l'extrémité de la plaine, on distinguait un renflement dans la ligne droite de l'horizon; c'était derrière ce mouvement du sol que nous allions voir apparaître Aïn-Mahdy. La montagne au delà devenait plus bleuâtre à mesure que le soleil inclinait de son côté. De petits sentiers grisâtres se dirigeaient en droite ligne dans la plaine et menaient sans détours de Tadjemout à Aïn-Mahdy. Il n'en fallait pas davantage pour indiquer le voisinage d'une ville fréquentée.—Ces deux ou trois sentiers, séparés par des intervalles presque égaux, où la terre est battue, où il y a moins de cailloux qu'ailleurs, c'est une grande route de caravane. Le gros de la troupe marche à la file dans le sillon du milieu, le plus poudreux, le seul qui ne soit jamais interrompu; les cavaliers d'escorte, les conducteurs de chameaux vont parallèlement dans les petits sentiers latéraux, à la file aussi, car il n'y en a guère où l'on remarque le passage ordinaire de plus de deux cavaliers de front. La route se trouve ainsi tracée dans la direction la plus courte. Quand on rencontre une touffe d'alfa, de chih ou de k'tâf, on la tourne; l'herbe continue de pousser; et c'est le chemin qui fait un circuit, grâce à l'imperturbable régularité des voyageurs. Je m'amusais à reconnaître la large empreinte des chameaux, le pied des chevaux, celui des hommes. De loin en loin, nous retrouvions des marques de roues, presque effacées par les pluies d'hiver. N'était-ce pas la voie des canons qui sont venus d'El-Biod mitrailler les murs d'El-Aghouat? De rares gangas, qu'on ne voyait pas, faisaient entendre au-dessus de nos têtes de faibles cris perdus dans le silence. A gauche, et sur des plans inclinés qui remontaient vers les collines, on distinguait de temps en temps des points fauves tachés en dessous de blanc. Ces points fauves étaient mobiles, et malgré l'énorme distance, on voyait le lustre du poil. C'étaient des gazelles qui paissaient parmi des alfa jaunissants. Le chemin que nous suivions était couvert de leurs traces; on eût pu dire que la terre exhalait le musc.
A moitié chemin à peu près, nous vîmes venir à nous deux voyageurs à pied, conduisant trois petits ânes. Deux de ces ânes étaient chargés; le troisième, velu comme un ours et de la taille d'un gros mouton, trottait gaiement en avant des autres et s'arrêtait fréquemment pour accrocher au passage un rameau pâle de k'tâf. Les hommes étaient nègres, mais de vrais nègres pur sang, d'un noir de jais, avec des rugosités sur les jambes et des plissures sur le visage, que le hâle du désert avait rendues grisâtres: on eût dit une écorce. Ils étaient en turban, en jaquette et en culotte flottante, tout habillés de blanc, de rose et de jonquille, avec d'étranges bottines ressemblant à de vieux brodequins d'acrobates. C'étaient presque des vieillards, et la gaieté de leur costume, l'effet de ces couleurs tendres accompagnant ces corps de momies me surprirent tout de suite infiniment. L'un avait au cou un chapelet de flûtes en roseau, comme le fou de D'jelfa; il tenait à la main une musette en bois travaillé, incrustée de nacre, et fort enjolivée de coquillages. L'autre portait en sautoir une guitare formée d'une carapace de tortue, emmanchée dans un bâton brut.
Quant aux ânes, je fus longtemps à deviner ce qu'ils avaient sur le dos. Outre plusieurs tambourins ornés de grelots, d'autres instruments de musique, reconnaissables à leur long manche, et un amas de loques fanées, je voyais, à distance, quelque chose comme une quantité de paquets de plumes ondoyer au-dessus de la charge et flotter confusément jusque sur leurs oreilles. En approchant, je m'aperçus que ces paquets étaient de toutes les couleurs et de la plus singulière apparence; c'étaient à peu près des oiseaux par le plumage; par la forme, c'étaient des bêtes impossibles; et, ce qui m'étonna le plus, ce fut de voir que chacun de ces monstres avait positivement un bec et deux pattes. Il y en avait un grand nombre de tailles diverses, et tous d'une composition plus ou moins propre à frapper l'esprit; les uns petits, armés d'un bec énorme et montés sur des échasses de flamands; les autres, pesants comme une outarde, avec une tête imperceptible et des pieds filiformes; d'autres d'un air tout à fait farouche, auxquels il ne manquait que le cri pour être l'idéal de ce qui fait peur.—Imagine, mon cher ami, ce qui peut sortir de la fantaisie d'un nègre, quand il s'amuse à refaire des oiseaux avec des peaux cousues, des pattes et des têtes rapportées.
C'étaient donc des bateleurs avec leurs marionnettes. Ils sortaient d'Aïn-Mahdy, où je doutai qu'ils eussent fait leurs frais, et s'en allaient par Tadjemout, chez les Ouled-Nayls d'abord, puis dans les douars du Tell, essayer l'effet de leur innocente industrie. Je dis à Aouïmer de les questionner: mais ils parlaient fort peu l'arabe, et faute de nous comprendre, je ne pus savoir d'où ils venaient. Le seul nom que je reconnus dans le récit fait en langue nègre de leur longue odyssée fut Ouaregla.—«C'est une ville où l'on aime beaucoup à rire,» dit Aouïmer.—A tout hasard, je leur criai: Kouka, Kano, et tout ce que je connaissais de noms appartenant au Bernou. Ils se mirent à rire avec cette aimable gaieté des nègres, les plus francs rieurs de tous hommes, et ils répétèrent: Kouka, Kano, d'un air de connaissance: j'en conclus, peut-être à tort, qu'ils pouvaient bien avoir des relations avec le lac Tchad ou le Haoussa. Ils nous demandèrent de l'eau. Heureusement que l'outre était pleine. Après quoi, nous nous souhaitâmes mutuellement bon voyage, et je me retournai pour les voir s'éloigner dans la direction de Tadjemout, qui n'apparaissait plus au fond de la plaine, à présent dorée, que comme une tache grise au-dessus d'une ligne verte.
La première fois que je traversai la Metidja, pour aller d'Alger à Blidah, je fus d'abord étonné (j'étais débarqué de la veille) de faire ce trajet en diligence, à peu près comme sur une route de France; mais je le fus bien davantage de rencontrer, au milieu de la plaine, un Auvergnat en veste de velours olive et coiffé d'une casquette de loutre, qui portait devant lui un orgue de Barbarie et en jouait tout en marchant. C'était à peu près à l'endroit qu'on appelle les Quatre-Chemins: la plaine était verte, hérissée de palmiers nains; on voyait çà et là, entre la route et la montagne, pointer une tête isolée de palmier en éventail; le magnifique encadrement de l'Atlas enfermait l'horizon dans un cercle veiné de bleu, couronné de neiges, et d'une imposante tournure; c'était une admirable entrée. Je venais d'apercevoir un chacal qui traversait la route, comme aurait fait chez nous un renard; et je voyais de loin, posées parmi les joncs, deux cigognes dont l'une, comme l'ibis antique, tenait dans son bec quelque chose qu'on pouvait prendre pour un serpent. L'Auvergnat jouait l'air de la Grâce de Dieu. Ce jour-là je fus indigné.—Hier, en me séparant des musiciens nègres, ce souvenir m'est revenu, et je l'ai pris avec moins d'amertume. Il m'a semblé que cette nouvelle rencontre donnait un sens philosophique à la première. Je comparais ces pauvres émigrants venus, l'un de Bernou, l'autre du Cantal ou de la Savoie, et je n'ai pu m'empêcher d'admirer encore davantage les combinaisons du hasard, en pensant qu'un jour ils se rencontreraient peut-être, l'un avec sa guitare d'écaille, l'autre avec son coffre à musique, et qu'ils joueraient ensemble des airs nègres et des airs parisiens, au milieu d'une ville arabe devenue française.
Vers six heures, nous perdîmes Tadjemout de vue; et presque aussitôt, nous découvrions devant nous la silhouette massive, écrasée, légèrement renflée vers le milieu, d'une ville solitaire, de couleur brune, marquée de deux points plus clairs vers le centre: c'était Aïn-Mahdy. A ce moment, le soleil, qui déclinait vers les montagnes, prenait déjà la ville à revers, en dessinait seulement les contours dentelés, et noyait dans un rayonnement mêlé de violet et de bleu verdâtre les premiers échelons du Djebel-Amour. A mesure que nous approchions, le jour baissait; l'heure ne pouvait être mieux choisie pour entrer dans cette ville longtemps mystérieuse et demeurée sainte. Cette demi-clarté du soir qui n'allait nous la montrer que confusément, l'ombre qui commençait à l'envelopper avant que nous en fussions trop près, tout cela convenait à merveille au sentiment particulier mêlé de curiosité et de respect que m'inspirait Aïn-Mahdy.
Il était sept heures quand nous atteignîmes le pied du rempart. C'est une muraille en maçonnerie solide, avec des créneaux très rapprochés, et coiffés de petits chapiteaux en pyramides. Aouïmer nous avait précédés pour prévenir le caïd de notre arrivée, et nous entrâmes dans la ville très modestement escortés d'un seul cavalier. En deçà du rempart règne un mur moins élevé, qui forme l'enceinte intérieure des jardins, de sorte que les jardins ont, comme la ville, une ceinture continue. Entre ce mur et le rempart passe un chemin de ronde étroit et sinueux. C'est par là que le guide nous fit tourner pour aller gagner la grande porte: Bab-el-Kebir. Cette porte a l'air d'une entrée de forteresse; elle est pratiquée dans une haute muraille et flanquée de deux grosses tours carrées. Elle est beaucoup plus élevée que ne le sont d'habitude les portes des villes arabes; elle a de solides battants armés de ferrures; un encadrement de chaux en dessine le contour, presque aussi large que haut; une banquette dallée de pierres grises, polies comme du fer usé, garnit extérieurement le pied du mur. Le porche est profond, avec des enfoncements ménagés dans l'épaisseur des tours latérales, et forme à l'intérieur une véritable place d'armes.
La rue sur laquelle on débouche après avoir franchi la voûte complète cette entrée monumentale. Elle est très large pour une rue arabe, comprise entre deux grands murs sévères, bâtis de pierres, sans ouvertures, et si propre qu'on la dirait balayée. Au bout de cent pas, elle tourne à angle droit au pied d'une maison blanche, d'architecture mauresque, et dont la forme singulière rappelle à la fois le palais et la mosquée. Cette maison blanche, élevée, percée à l'étage supérieur de fenêtres en ogives précieusement sculptées, est l'une des maisons du marabout Tedjini; c'est aussi le lieu de sa sépulture et la mosquée d'Aïn-Mahdy. Ce nom de Tedjini, qui n'éveillera chez toi, quand tu me liras, qu'un intérêt bien vague, ce seul nom, quand je l'entendis sortir avec componction des lèvres du petit Ali, me fit éprouver, mon cher ami, une émotion très sincère. Il imprimait à ce qui m'entourait un caractère précis de grandeur, d'héroïsme et de sainteté. Je sentis que l'âme de cet homme vaillant animait encore cette ville à l'air si hautain et si recueilli. Mes imaginations d'autrefois ne m'avaient pas trompé, Aïn-Mahdy ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu et répondait à tout ce que j'avais rêvé.