Une troupe de chameaux sans gardien encombrait la rue dans toute sa largeur. En deçà et au delà de ce groupe silencieux, il n'y avait personne. La rue déserte se remplissait paisiblement de cette ombre poudreuse et de couleur rousse, ombre palpable, chargée de chaleur, d'odeurs confuses, qu'on ne trouve que dans les villages arabes du Sud, à la tombée de la nuit. La terrasse de la maison de Tedjini était occupée par un petit nombre de gens qui tous regardaient du même côté, du côté des montagnes. Ils nous virent entrer, tourner l'angle de la rue, sans distraire leur attention de l'objet qui paraissait l'attirer dans la direction du couchant.

Le caïd prévenu nous attendait à quelques pas de là, devant une maison de belle apparence, sorte de Dar-dyaf, où l'on nous fit entrer, et que nous occupons seuls. La cour est grande, et nos chevaux sont logés dans des écuries spacieuses; un escalier bien construit mène à l'étage, où nous avons une chambre en galerie pour le jour, et une belle terrasse garnie de tapis pour la nuit.

Le caïd actuel d'Aïn-Mahdy n'a rien de frappant, ni dans les traits ni dans les manières; mais il représente convenablement l'autorité civile, dans cette municipalité, aujourd'hui bourgeoise et dévote. C'est un homme simple et digne, dont la physionomie fine, quoique très placide, le vêtement de grosse laine blanche, le chapelet de bois noir et la coiffure basse font penser au magistrat et au prêtre, beaucoup plus qu'au chef militaire. Son accueil fut grave et froid comme sa personne; et j'y remarquai tout de suite une sorte de distraction mêlée d'égards, qui n'était pas de l'impolitesse, mais qui, bien évidemment, ne marquait aucun empressement. A peine avions-nous eu le temps de lui répéter l'objet de notre visite, il l'avait appris déjà par la lettre d'introduction, qu'il nous quitta. C'était contre tous les usages, et je m'en étonnai. Quelques minutes après, vint la diffa.—Les deux spahis soulevèrent les langes bleus qui, suivant la coutume, couvraient les plats, et je vis, à leur visage, qu'il se passait quelque chose de grave. C'étaient du kouskoussou d'orge et des mets de la dernière qualité. Aouïmer se leva, d'un air important, prit un des plats et dit à l'un des serviteurs: Emporte, et dis au caïd qu'on s'est trompé. Y avait-il erreur? C'est ce qu'on ne put savoir; mais, au bout d'un instant, le caïd lui-même reparut, accompagnant un souper qui équivalait à des excuses, et suivi cette fois d'un cortège assez nombreux de serviteurs et d'amis.

Ils demeurèrent tous debout à l'angle de la terrasse; et bientôt j'entendis qu'ils discutaient entre eux en considérant le soleil couchant.

—Savez-vous ce qui se passe? me dit tout à coup le lieutenant: ils attendent encore la lune, et le Rhamadan n'est pas fini.—Aouïmer jeta fort irréligieusement un éclat de rire de giaour et continua d'affirmer que tout le monde à L'Aghouat l'avait vue la veille au soir, à sept heures trente-cinq minutes.

—Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous les ennuyons beaucoup, dis-je au lieutenant; cela se voit, et je crois convenable de nous expliquer.

Nous exposâmes donc que nous avions calculé notre départ de manière à ne les point gêner; que nous étions parti d'El-Aghouat à sept heures trente-cinq minutes du soir et au coup de canon qui avait annoncé la fin du jeûne, pour être plus certains de n'arriver à Aïn-Mahdy que le premier jour du Baïram. Je racontai les préparatifs qu'on faisait à ce moment chez leurs voisins; que toutes les cuisines fumaient; que la ville était pleine de l'odeur des viandes; et je pris à témoin les deux spahis et le petit Ali. Mais à tout cela on nous répondit que si les Beni-l'Aghouat avaient vu la lune nouvelle, c'est qu'ils y regardaient de moins près qu'ailleurs; que dans Aïn-Mahdy on était plus formaliste, et que le jeûne durait encore.

A ce moment, le caïd étendit le bras vers l'horizon; et nous vîmes, tous ensemble, apparaître dans la pâleur du couchant le demi-cercle mince et long de la lune naissante. Il se découpait, avec la précision d'un fil d'argent, sur un ciel parfaitement pur, couleur d'or vert. Au-dessous d'elle, scintillait une petite étoile brillante comme un œil qui se dilate en souriant. On regarda quelques minutes ce signal charmant de la fin d'un long jeûne. L'astre était si près des montagnes qu'un moment plus tard il cacha un des bouts effilés de son disque, puis disparut tout à fait.

Le caïd, plus occupé de ce qu'il venait de voir que de notre présence, descendit alors, suivi de ses serviteurs, et s'en alla proclamer que le Rhamadan était accompli pour l'an de l'hégire 1269. Son fils, un grand enfant, doux de visage et déjà grave dans son maintien, se coucha, sans rien dire, sur le tapis, afin de passer la nuit près de nous. Quant à moi, le sommeil ne tarda pas à me prendre; j'entendis vaguement des chants qui ressemblaient à des cantiques et des psalmodies qui n'avaient rien de joyeux sortir de la maison mortuaire de Tedjini; je regardai, pendant un moment, luire les étoiles au-dessus de ma tête; et, sans attendre la fin du repas, pêle-mêle avec les plats de bois et les mardjel de lait, je m'endormis au milieu de la table à manger qui était en même temps notre lit.

Aïn-Mahdy, juillet 1853.