--De me jeter en prison?

--Si ce n'était encore que cela, on en sort.

--Bonté divine! voudrait-on me knouter?

--Ce supplice est affreux, mais il ne tue pas.

--Eh quoi! dit le banquier en sanglotant, ma vie est-elle en péril? l'impératrice si bonne, si clémente, qui me parlait encore si doucement il y a deux jours, elle voudrait.... Mais, je ne puis le croire. Ah! de grâce, achevez; la mort serait moins cruelle que cette attente insupportable.

--Eh bien! mon cher, dit enfin l'officier de police avec une voix lamentable, ma gracieuse souveraine m'a donné l'ordre de vous faire empailler.

--Empailler? s'écrie Suderland, en regardant fixement son interlocuteur. Mais vous avez perdu la raison, ou l'impératrice n'a pas conservé la sienne; enfin vous n'avez pas reçu un pareil ordre sans en faire sentir la barbarie et l'extravagance?

--Hélas! mon pauvre ami, j'ai fait ce qu'ordinairement nous n'osons jamais tenter. J'ai marqué ma surprise, ma douleur; j'allais hasarder d'humbles remontrances, mais mon auguste souveraine, d'un ton irrité, en me reprochant mon hésitation, m'a commandé de sortir et d'exécuter sur-le-champ l'ordre qu'elle m'avait donné.

Il serait impossible de peindre l'étonnement, la colère, le tremblement, le désespoir du pauvre banquier. Après avoir laissé quelque temps un libre cours à sa douleur, le maître de la police lui accorde un quart d'heure pour mettre ordre à ses affaires.

Alors Suderland le prie, le conjure, le presse longtemps en vain de lui laisser écrire un billet à l'impératrice pour implorer sa pitié. Le magistrat, vaincu par ses supplications, cède en tremblant à ses prières, se charge de son billet, sort, et n'osant aller au palais, se rend précipitamment chez le comte de Bruce. Celui-ci croit que le maître de la police est devenu fou; il lui dit de le suivre, de l'attendre dans le palais, et court sans tarder chez l'impératrice. Introduit chez cette princesse, il lui expose le fait.