M. le président.--Expliquez-vous.

Le témoin.--Voilà, mon colonel... Je m'embêtais le 1er janvier au poste du canal Saint-Martin, poste peu récréatif au point de vue du vent qui vous coupe la figure et des particuliers qui descendent de la barrière en faisant des zigzags et en nécessitant par leurs cris et autres déportements l'intervention du caporal et de la patrouille... J'étais donc là à murmurer crânement, je puis le dire, et à trouver que le coquin de sort m'envoyait de fichues étrennes, lorsqu'un cafetier tout effarouché vient nous dire qu'un Bédouin mettait son établissement sens dessus dessous.

Nous courons au pas de charge à l'endroit susdit, moi, le petit Normand et Briquet, mon voisin de lit... Qué que nous voyons?... Bourjot, le criminel ci-inclus... il voulait empêcher, à lui tout seul, plusieurs autres citoyens de pincer leur partie de carambolage et faisait la garde autour du billard avec une queue à procédé sur les épaules... Il avait bu plus d'une bouteille et paraissait légèrement ému... Nous le sommons de débarrasser le tapis vert... il nous envoie promener... nous le sommons de nous suivre au poste... il nous envoie derechef là où vous savez... Alors nous l'empoignons... il se révolutionne et fait pour 5 francs 75 centimes de casse qu'il paie incontinent avec un pourboire pour la fille... En voilà un bon garçon!...

M. le président.--Mais les coups que vous auriez reçus?...

Le témoin.--Ça va venir... je ne suis pas pressé. (On rit.) Pour lors, nous l'insérons au violon. Mais, avant d'y entrer, il se tourne comme ça vers moi... je le tenais par le bras gauche... et il me dit: «Vous, si jamais je vous rencontre derrière un mur, je vous décorerai avec une pomme de terre.» (Hilarité.) Il faut lui pardonner... c'est le vin à douze qui parlait pour lui. C'est un fameux bon garçon, allez!

M. le président.--Mais arrivez donc au fait principal.

Le témoin.--J'y arrive du pied gauche. Pour lors le caporal me plante de faction. J'étais tranquillement à flâner en long et en large, quand voilà Bourjot qui sort du corps de garde. L'autorité compétente l'envoyait dehors pour cuver son liquide. Il s'approche de moi, me passe la jambe, et me voilà tout de mon long par terre, avec mon fusil entre les jambes et mon schako derrière les épaules en guise d'oreiller. Bourjot aurait pu me repasser quelques taloches pendant que j'étais dans cette position humiliante et peu militaire. Mais bah! il filait son noeud à toute jambes; c'est un si bon garçon!

M. le président.--Vous êtes bien sûr qu'il ne vous a pas porté de coups?

Le témoin.--Pas le moindre. Un simple billet de parterre. Faites-lui bonne mesure, mon colonel... vrai, c'est un bon garçon.

Le tribunal, prenant en considération les bons antécédents de Bourjot et l'état d'ivresse dans lequel il se trouvait, ne le condamne qu'à 15 francs d'amende.