—C'est bien trop de malheur! fit-il.
On dit: «blé d'un an, farine d'un mois, pain d'un jour»; mais ce dicton n'était pas à notre usage. Nous attendions toujours la moisson avec impatience, heureux lorsque nous pouvions aller jusque-là sans emprunter quelques mesures de seigle ou de baillarge; et pour le pain, nous ne le mangions jamais tendre: on en aurait trop mangé.
Si mon père se faisait tant de mauvais sang pour un peu de pain perdu, c'est qu'autrefois chez les pauvres on en était très ménager. Le pain, même très noir, dur et grossier, était une nourriture précieuse pour ceux qui vivaient en bonne partie de châtaignes, de pommes de terre et de bouillie de blé d'Espagne. Puis les gens se souvenaient des disettes fréquentes autrefois, et avaient ouï parler par leurs anciens de ces famines où les paysans mangeaient les herbes des chemins, comme des bêtes, et ils sentaient vivement le bonheur de ne pas manquer de ce pain sauveur. Aussi pour le paysan, ce pain, obtenu par tant de sueurs et de peines, avait quelque chose de sacré: de là ces recommandations incessantes aux petits droles de ne point le prodiguer.
Mon père resta un bon moment tout estomaqué, regardant fixement le pain gâté; mais qu'y faire?…
Il coupa donc trois morceaux de pain, ôtant à regret le plus moisi et le jetant à notre chienne, puis nous nous mîmes à souper. Il n'y avait pas grande différence entre notre ragoût et la pâtée du cochon: c'était toujours des pommes de terre cuites dans de l'eau; seulement, dans notre manger, il y avait un peu de graisse rance, gros comme une noix, et du sel.
Avec un souper comme ça, on ne s'attarde pas à table; pourtant nous y restâmes longtemps, car il fallait avoir de bonnes dents pour mâcher ce pain dur comme la pierre. Aussitôt que nous eûmes fini, ma mère me mena dehors, puis me mit au lit.
Ce mauvais temps de neige dura une dizaine de jours qui me semblèrent bien longs. C'est que ça n'est rien de bien plaisant que d'être enfermé toute une grande journée dans une maison comme la nôtre, noire et froide. Lorsqu'il fait beau, ça passe, on est tout le jour dehors sous le soleil, on ne rentre guère au logis que le soir pour souper et dormir, et ainsi on n'a pas le loisir de s'ennuyer. Mais par ce méchant temps, si je mettais le nez sur la porte, je ne voyais au loin que la neige et toujours de la neige. Personne aux champs, les gens étant au coin du feu, et les bêtes couchées sur la paillade, dans l'étable tiède. Cette solitude triste, cette campagne morte, sans un bruit, sans un mouvement, me faisaient frissonner autant que le froid: il me semblait que nous étions séparés du monde; et, de fait, dans ce lieu perdu, avec plus de deux pieds de neige partout, et des fois un brouillard épais venant jusqu'à notre porte, c'était bien la vérité. Pourtant, malgré ça, le matin, ayant donné à manger aux bœufs et aux brebis, mon père prenait son fusil et s'en allait avec notre chienne chercher un lièvre à la trace. Il en tua cinq ou six dans ces jours-là, car il était adroit chasseur et la chienne était bonne. Ça fut heureux; nous n'avions plus chez nous que les onze sous et demi rapportés le jour de la Noël. Mais il lui fallait se cacher pour vendre son gibier et aller au loin, à Thenon, au Bugue, à Montignac, son havresac sous sa blouse, à cause de nos messieurs de Nansac qui étaient très jaloux de la chasse. Ces quelques lièvres, donc, mirent un peu d'argent dans le tiroir du cabinet, quoiqu'on ne les achetât pas cher, car il ne fallait pas penser de les vendre au marché, mais les proposer aux aubergistes, qui profitaient de l'occasion et vous payaient dans les vingt-cinq sous un lièvre pesant six ou sept livres. Dans la journée, lorsqu'il était rentré, mon père faisait des paniers en vîme blanc, des rondelles pour atteler les bœufs, avec de la guidalbre ou liane, des cages en bois et autres menus ouvrages comme ça, pour avoir quelques sous. Ça m'amusait un peu de le voir faire et de m'essayer à tresser un panier comme lui.
Quoique notre pain fût bien noir, bien dur, nous l'eûmes fini tout de même avant la fonte des neiges. Le meunier de Bramefont ne pouvant pas venir nous rendre notre mouture, nous ne pouvions pas cuire, de manière qu'il nous fallut aller emprunter une tourte à la Mïon de Puymaigre, qui nous la prêta avec plaisir, car c'était une bonne femme, encore que, des fois, elle mouchât bien un peu fort ses droles lorsqu'ils avaient mal fait.
Pour le dire en passant, cette tourte n'a jamais été rendue à la Mïon. La coutume veut que l'emprunteur du pain ne le rende pas de son chef: c'est le prêteur qui doit venir le chercher, faisant semblant d'en avoir besoin. Mais la Mïon, par la suite, nous voyant dans la peine et le malheur, n'est jamais venue la demander.