Enfin, le dégel vint, et les terres grises, détrempées, reparurent, laissant voir les blés verts qui pointaient sur les sillons. Lorsque la terre fut un peu ressuyée, ma mère fit sortir les brebis, car la feuille que nous avions ramassée pour l'hiver était mangée et notre peu de regain était presque fini. Elle m'emmena avec elle, touchant nos bêtes, vers les coteaux pierreux des Grillières, où poussait une petite herbe fine qu'elles aimaient fort. C'était dans l'après-midi; un pâle soleil d'hiver éclairait tristement la terre dénudée, et un petit vent soufflait par moments, froid comme les neiges des monts d'Auvergne sur lesquels il avait passé. Mais, au prix du temps qu'il avait fait une dizaine de jours durant, c'était un beau jour. Ma mère et moi nous étions assis à l'abri du nord contre un de ces gros tas de pierres que nous appelons un cheyrou; elle, filant sa quenouille, et moi, m'amusant à faire de petites maisons, tandis que nos brebis paissaient tranquillement. Sur les trois heures, tandis que je mordais ferme dans un morceau de pain que ma mère avait porté, voici que nos brebis, effrayées par un chien, reviennent vers nous au galop et nous dépassent en menant grand bruit. S'étant levée pour les ramener, ma mère vit alors un garde de l'Herm, appelé Mascret, qui lui cria de s'arrêter. Lorsqu'il nous eut joints, sans aucune forme de salut, il lui dit de se rendre tout d'abord au château, où le régisseur voulait lui parler.
—Et que me veut-il de si pressé? fit ma mère.
—Ça, je n'en sais rien, mais il vous le dira bien.
Et le garde s'en alla.
Nous fûmes vers les brebis qui s'étaient plantées à deux cents pas, regardant toujours le chien qui les avait effrayées, puis, les chassant devant nous et descendant le coteau, nous revînmes à Combenègre, d'où ma mère repartit pour l'Herm, après avoir fermé les bêtes dans l'étable.
Lorsqu'elle fut de retour, à la nuit, mon père lui demanda:
—Et que te voulait-il, ce vieux coquin?…
—Ah! voilà… d'abord, il m'a reproché de n'avoir pas fait mes dévotions le soir de Noël, comme les autres, ni même toi, qui n'avais pas tant seulement été à la messe, ce dont les dames n'étaient pas du tout contentes, et l'avaient chargé de me le dire. Après ça, il m'a dit que tu braconnais toujours, de manière que M. le comte ne trouvait plus de lièvres devers Combenègre, et qu'il te faisait prévenir de cesser et de te défaire de notre chienne. Enfin, il a ajouté qu'il nous fallait totalement changer de conduite, sans quoi les messieurs nous mettraient dehors.
—Nous ne sommes pas bien embarrassés pour trouver une aussi mauvaise métairie! fit mon père. Et autrement, il ne t'a rien dit?
—Oh! si, toujours sa même chanson: que lui n'était pour rien dans tout ça; qu'il faisait la commission seulement. Au contraire, il nous portait beaucoup d'intérêt, et, si je voulais l'écouter, tout s'arrangerait: il nous mettrait dans la métairie des Fages, qui était bien bonne, et de plus il te donnerait du bois à couper dans la forêt, tous les hivers, où tu gagnerais des sous…