Cette raison mit le curé de mauvaise humeur.

—Je ne sais pas comment agissait mon prédécesseur, répliqua-t-il sèchement, mais c'est comme je vous ai dit: à prendre ou à laisser.

Enfin, après avoir bien débattu, avoir apporté de part et d'autre toutes les raisons d'usage entre gens qui font un marché; après être sortis pour se consulter, les autres rentrèrent et acceptèrent, moyennant que le curé leur couperait quarante sous sur son prix, ce à quoi il consentit. Seulement, et c'est là que l'affaire se gâta, il leur dit qu'il fallait le payer comptant, car il avait perdu beaucoup d'argent dans son ancienne paroisse, parce que souvent, les honneurs rendus, le mort enterré, les héritiers se faisaient tirer l'oreille pour payer; tellement qu'il y en avait qu'il fallait assigner devant le juge de paix et faire condamner.

«Foutre! pensaient les parents du défunt, il n'est pas cassé, ce curé-là!»

S'ils avaient eu l'argent, quoique pas contents, ils l'auraient donné, tenant beaucoup, comme tous les paysans, à ce que le curé fît les honneurs à leur vieux; mais ils ne l'avaient pas. Force leur fut donc de s'en retourner en disant au curé que, les choses étant ainsi, ils étaient obligés de se passer du service mortuaire.

Mais, quelques heures après, une dizaine de jeunes gens vinrent pour sonner le glas, et trouvant les cordes remontées et la porte intérieure du clocher fermée, furent demander la clef au marguillier, qui répondit que le curé lui avait défendu de la donner. Là-dessus, eux, enfoncent la porte du clocher avec des haches, et se mettent à sonner les deux cloches. Le curé vint pour les faire sortir, mais il fut obligé de s'en revenir plus vite que le pas et de se fermer chez lui. Cependant, au son des cloches, les gens des villages venaient de tous côtés, et bientôt, dans le mauvais chemin qui montait au bourg, on vit au loin un cercueil recouvert d'un drap blanc se mouvoir sur les épaules de quatre hommes qui se relayaient souvent, car la montée était rude, et il faisait chaud. En s'en allant, le curé avait donné deux tours de clef à la grande porte de l'église, de manière que ceux qui sonnaient s'y trouvaient pris. Lorsque le mort arriva, on le posa devant le portail sur des chaises prêtées par les voisins, puis on fut chez le curé pour avoir la clef; mais la maison curiale était close, et personne ne répondit. Pourtant il aurait fallu être sourd pour ne pas entendre, car, après avoir cogné avec les poings, avec des bâtons, les gens finirent par jeter des pierres à la porte et dans les fenêtres. La colère montait les têtes de tout le monde; des exclamations à peine contenues par la présence du corps s'entendaient au milieu d'une rumeur sourde. Sur les rudes visages de ces paysans on voyait l'indignation que leur causait le refus de ce qu'ils appelaient les honneurs, fait à l'un d'eux. Déjà les plus hardis parlaient d'entrer de force au presbytère et d'amener le curé, lorsque ceux qui étaient enfermés dans l'église finirent par faire sauter la serrure, et ouvrirent à deux battants. Le cercueil fut alors apporté devant le chœur, à la place ordinaire; des cierges furent allumés autour, selon la coutume, et le marguillier, qu'on avait été chercher et amené malgré lui, revêtu d'une chape, chanta en tremblant de peur l'office des morts. On l'obligea ensuite à encenser et asperger le défunt comme eût fait le curé lui-même, et, tout étant fini à l'église, on partit pour le cimetière, où le pauvre marguillier, qui se croyait sacrilège, fut encore obligé de parachever les dernières cérémonies, jusqu'à la pelletée de terre finale sur le cercueil descendu dans la fosse.

Pendant que tout ceci se passait, le chevalier, qui était tenace, avait été à Périgueux faire une dernière démarche près de l'évêque et lui représentait le tort que sa décision faisait à la religion, le curé disant sa messe le dimanche devant les bancs vides.

—Il est à craindre, ajouta-t-il, qu'à la première occasion il ne se produise un désordre, tant tous les paroissiens sont outrés du départ du curé Bonal, et mal disposés pour son successeur qui semble prendre à tâche de le faire encore plus regretter!

Mais le pauvre chevalier eut beau plaider et patrociner la cause de la religion et celle de son ami, l'évêque lui fit entendre que, quelque considération qu'eût l'Église pour les laïques pieux, elle ne pouvait se gouverner par leurs avis.

—Je regrette personnellement, comme gentilhomme, de ne pouvoir accéder à votre demande, monsieur le chevalier; mais ce que j'ai décidé dans la plénitude de mon autorité épiscopale est irrévocable.