A la suite de cet enterrement, les gendarmes vinrent à Fanlac et s'enquérirent. Puis les gens du roi s'y transportèrent et interrogèrent une masse de monde. Beaucoup d'arrestations furent faites, et finalement il y eut une dizaine de condamnations de six mois à cinq ans de prison.

Le curé Bonal eut grande peine de cette méchante affaire. A chaque occasion, il ne manquait pas de dire et de faire dire à ses anciens paroissiens de prendre patience, de ne pas se buter à l'impossible; mais c'était inutile, et les condamnations achevèrent de les mutiner. Le nouveau curé voyant ça, dépité de ce que son église était toujours vide, et ne se croyant pas trop en sûreté, depuis qu'un soir il avait failli recevoir un coup de pierre par la tête, finit par demander à s'en aller, ce qui lui fut accordé, et la paroisse resta sans curé, à la confusion de quelques-uns, les meneurs de cette affaire.

Ainsi se vérifiait la prédiction un peu obscure du chevalier qui avait dit:

—Il viendra un temps où les renards auront besoin de leur queue.

VI

Cependant, nous autres étions bien tranquilles à La Granval. Cette vie étroitement attachée à la terre me convenait; j'aimais à pousser mes bons bœufs limousins dans le champ que déchirait l'araire, enfonçant mes sabots dans la terre fraîche, et suivi de toutes nos poules qui venaient manger les vers dans la glèbe retournée. Les travaux pénibles de la saison estivale même me riaient, comme les fauchaisons et les métives. Ça me faisait du bien d'employer ma force, et quand le matin, ayant fauché un journal de pré, je voyais l'herbe humide de rosée, coupée régulièrement et bien ras, j'étais content. Alors je prenais ma pierre à repasser, et j'aiguisais mon dail en sifflant un air de chanson. Le soir, dans le temps des moissons, lorsque après avoir chargé la dernière gerbe sur la charrette, je voyais tout ce blé qui devait faire un bon pain bis et savoureux, j'avais comme un petit mouvement de fierté, en songeant que c'était moi qui avais fait tout cela, ou quasiment tout. Pourtant Bonal m'aidait bien autant qu'il pouvait, mais ça n'est pas à son âge qu'on se met à ces travaux pénibles. Il menait la charrette, il aidait à faner, à lier les gerbes, il taillait la vigne, et autres choses comme ça. A Fanlac, il avait toujours aimé à cultiver le jardin, et il mit en ordre celui de La Granval, qui était mal en train, comme c'est l'ordinaire dans nos campagnes, où l'on est tellement pressé qu'on court au plus essentiel.

Nous vivions donc tranquilles, ne voyant guère personne, les plus proches voisins étant encore loin et séparés de nous par des bois, de manière que leurs poules ne nous gênaient point, ni les nôtres eux, ce qui est une bonne condition pour être en paix, car on sait que dans les villages les trois quarts des brouilles commencent à propos des poules qui vont gratter dans les jardins. Cela ne nous ennuyait pas, au surplus, d'être isolés: lorsqu'on est occupé du lever au coucher du soleil, on ne sent pas le besoin de fréquenter des étrangers. Avec ça, Jean le charbonnier, devenu trop vieux pour passer les nuits à surveiller les fourneaux dans les bois, s'était retiré dans sa maison des Maurezies après avoir gagné quelques sous, et il venait nous voir quelquefois. C'était un brave homme, serviable, comme il l'avait montré dans l'affaire de mon père, et qui depuis cette époque s'était intéressé à moi. Il me donnait des conseils pour l'exploitation du bien, ce qui n'était pas de refus, car quoique je susse bien faire tous les travaux que requiert un domaine, je n'avais pas d'expérience assez pour les diriger sûrement en toute occasion, et ce brave homme me fut d'un bon secours pour cette raison. Le curé l'aima tout de suite aussi et l'entretenait en patois, parce que Jean étant sans instruction aucune, ne savait même pas parler le français, comme d'ailleurs presque tous les gens de par chez nous. Mais, ayant tant vécu seul au milieu des bois, il s'était habitué à penser et à réfléchir plus qu'à parler, de manière que le peu de paroles qu'il disait avaient un grand sens. Le curé n'était pas bavard non plus, mais tout ce qu'il disait était plein de substance: aussi s'entendaient-ils bien. Jean, toutefois, lui portait respect, comme ça se comprend, et l'appelait toujours, ainsi que nous autres: «Monsieur le curé.»

Mais lui, à ce propos, nous dit un jour qu'il nous fallait corriger cette façon de parler, attendu qu'il n'était plus curé, ni en droit ni de fait, et que par conséquent nous ne devions plus le nommer ainsi.

—Sainte bonne Vierge! s'écria la Fantille, il y a vingt ans que je vous appelle comme ça, je ne saurai jamais vous parler autrement!

—Tu t'y habitueras! Appelez-moi tous de mon nom: Bonal.