Et ce furent des rires, des serrements de main, des amitonnements à n'en plus finir. Puis, comme elles étaient pressées de savoir comment je me trouvais là, il fallut leur raconter tout ce qui était arrivé au curé Bonal, et leur expliquer que nous étions venus demeurer dans son bien à La Granval. Elles n'en revenaient pas qu'un curé pût n'être plus curé et posât sa soutane. Quant à leur faire entendre que c'était parce qu'il avait prêté serment à l'époque de la Révolution, et ce qu'était ce serment, ça n'était pas facile, et je leur dis en gros que c'étaient d'autres curés appelés jésuites, grands ennemis des anciens curés patriotes, qui l'avaient fait casser.
Des jésuites! elles n'en avaient jamais ouï parler:
—Et qu'est-ce donc que ces jésuites? demandaient-elles.
—D'après ce que dit M. le chevalier de Galibert, c'est, parmi les curés, comme qui dirait des renards…
Elles se mirent à rire, et je leur parlai de choses plus aimables. Je fis entendre à Lina que maintenant, étant voisins à une heure et demie de chemin, nous pourrions nous voir plus souvent, et combien j'en étais content. Cela lui faisait bien plaisir aussi, mais elle craignait que sa mère ne s'aperçût de notre entente, et qu'elle lui défendît de me parler.
—Nous tâcherons qu'elle ne se doute de rien, lui dis-je; et puis, après tout, peut-être ne se fâchera-t-elle point, sachant à coup sûr que c'est chose impossible d'empêcher un garçon et une fille qui s'aiment, de se voir; mais, si ça arrive qu'elle le trouve mauvais, il sera toujours temps d'aviser: ainsi, n'aie point de craintes.
Et nous marchions lentement tous trois en devisant, dans le chemin pierreux bordé de mauvaises haies où s'entremêlaient les buissons et les ronces; moi, au milieu d'elles, les tenant par-dessous le bras, et, pour dire la vérité, serrant un peu plus fort du côté de Lina. Lorsque le chemin traversait quelque boqueteau de chênes, je prenais ma bonne amie par la taille et, la serrant tout doucement contre moi, je l'embrassais sur sa joue brunie par le soleil et duvetée comme une belle pêche de vigne. Le temps ne nous durait pas, de manière que nous fûmes près de Puypautier sans nous en donner garde; mais la Bertrille, toujours avisée, nous en avertit, et il fallut se quitter après bien des adieux, des embrassements et des regards amoureux. Afin de ne pas me montrer, je pris sur la gauche à travers un taillis, et j'allai passer à la Grimaudie pour de là gagner La Granval.
Cela dura quelque temps ainsi, sans point de destourbier. Toutes les fois que je le pouvais, j'allais à Bars le dimanche et je faisais la conduite aux deux filles. La pauvre Bertrille, elle, était dépareillée comme je l'ai dit, son bon ami étant au régiment; mais elle prenait patience, de même que les dames de Périgueux lorsque la garnison est en campagne. Comme elle ne nous quittait jamais, on ne pouvait pas dire de mal de nos rencontres. Mais il y a des mauvaises langues partout, même à Bars. Quelqu'un s'étant aperçu de notre manège le dit à la mère de Lina, en sorte qu'un dimanche, à la sortie de la messe, je m'avisai qu'elle me regardait fort. Pourtant, elle ne se fâcha pas pour lors après sa fille; elle lui demanda seulement qui j'étais, où je demeurais et ce que je faisais.
Lina ayant tout raconté sans détour, sa mère lui dit qu'elle ne trouvait pas mauvais que je lui parle, en ce qu'elle entendait que ce fût toujours honnêtement. Et là-dessus, elle ajouta qu'il leur faudrait bien chez eux un domestique grand et fort comme j'étais, pour faire valoir leur bien, maintenant que Géral se faisait vieux.
Moi, je m'apercevais qu'au sortir de la messe, la bonne femme me regardait toujours d'un air engageant, ce qui n'était pas difficile à connaître, car d'habitude elle n'était pas aimable. Aussi, dans ma bêtise, je venais à penser que, quoique nous ne fussions pas en âge d'être mariés, elle ne trouvait pas à redire que je parle à sa fille en attendant. Et un dimanche, je me crus sûr de la chose, lorsque, passant à l'exprès devant moi, avec Lina et Bertrille, elle me dit: