—Puisque tu leur fais la conduite les autres dimanches, tu peux bien venir aujourd'hui: ça n'est pas moi qui te fais peur?

—Que non, Mathive! alors, avec votre permission, nous cheminerons ensemble.

Tout en marchant, tandis que les deux droles allaient devant, la mère de Lina me parla de ses affaires, et me dit combien la conduite de leur domaine était lourde pour elle, depuis que Géral ne quittait guère le coin du feu. Elle prenait des journaliers, mais ce n'était plus pareil: il lui faudrait un jeune homme fort dans mon genre; et, en même temps, elle me regardait comme pour me dire que je ferais bien l'affaire. Moi ne répondant pas à ça, après d'autres propos, elle me demanda si je ne serais pas bien aise de venir chez eux, me laissant entendre que puisque nous nous aimions tous deux Lina, dans quelque temps nous pourrions nous marier. Et, tout en disant ça, elle me dévisageait d'une manière un peu trop hardie, à ce que je trouvais, comme si elle eût parlé pour elle.

Lors je lui dis, un peu fatigué de ses grimaces:

—Écoutez, Mathive, j'aime la Lina plus que je ne puis dire! Je serais donc bien content de venir chez vous, et de travailler de toutes mes forces et de tout mon savoir, pour faire profiter votre bien; mais pour le moment, je fais besoin à La Granval, et, cela étant, je serais une canaille d'abandonner le curé Bonal qui m'a retiré de l'aumône, maintenant que je lui suis nécessaire.

—Tu as raison, me dit-elle.

Et on parla d'autre chose.

Les affaires marchèrent longtemps ainsi. Presque tous les dimanches, j'allais à Bars, et je rencontrais Lina et sa mère, souvent. Ça ne me plaisait guère que la Mathive fût toujours là, mais je patientais, aimant trop mieux voir ma mie devant sa mère que de ne la voir point du tout. Celle-ci, d'ailleurs, continuait d'être bien pour moi, me disant à l'occasion quelque mot pour me faire entendre qu'elle me voyait avec plaisir; mettant sa fille en avant, toutefois,—en paroles,—mais à ses mines, à ses airs amiteux, je finis par comprendre que cette femme, sur le tard, était prise de la folie des jeunes garçons. Pour ne pas me brouiller avec elle, je faisais le nesci, celui qui ne comprend pas, et j'avais l'air de ne pas me donner garde que des fois elle se serrait un peu contre moi en marchant, comme si le chemin eût été trop étroit. Tout cela était cause que souvent, au lieu de les accompagner, je m'en retournais à La Granval, sous quelque prétexte, après avoir dit un mot à Lina tandis que sa mère achetait un tortillon pour faire une trempette au vieux Géral.


Chez nous, tout allait bien. Moi, je travaillais comme un nègre, me levant à la pointe du jour et me couchant le dernier. La Fantille, solide encore, élevait la poulaille, nourrissait les cochons, et faisait tous les ouvrages qui, dans une maison, reviennent de droit aux femmes. Notre ci-devant curé Bonal, lui, faisait tout son possible pour m'aider, soignant les bœufs, gardant les brebis, s'apprenant aux ouvrages de terre et ne s'épargnant pas la peine.